Le site connu comme Temple de Vénus
est situé à 6 km au sud-ouest de Béziers (Baeterrae), dans l’agglomération de Vendres. Il est installé sur la pointe avancée d’un promontoire entre 2 anses bien protégées de l’étang de Vendres (Fig.1) ouvert sur la mer et accessible dans l’Antiquité à la navigation dans la ria de Vendrese siècle de notre ère par Aviénus, et dont les rives ont accueilli dès l’âge du Bronze un village actif aujourd’hui bien documenté.
A proximité, les campagnes successives de prospection, pédestres et aériennes, puis les fouilles, conduites par Ludovic Le Roy et le Parc culturel du Biterrois, ont permis en 2008 de confirmer la présence d’un établissement romain dont l’emprise et les grandes lignes de l’histoire peuvent être évoquées à partir de l’épandage du matériel et de sa nature. L’analyse des images et les relevés de prospection ont révélé l’ampleur des structures enfouies, qui se distribuent sur plus d’1 ha, actant, avec les vestiges encore visibles, la complexité du site organisé sur deux secteurs distants de quelque 150 m. (Fig.2). La dynamique de l’habitat, implanté, sans doute comme ferme, dès les débuts de la présence romaine, fin IInd /début Ier siècle av. J.-C. (amphore italique, céramique commune italique), se renforce nettement dans le dernier quart du Ier s., l’établissement tardo-républicain s’inscrivant dans l’espace paysager densément peuplé du pourtour de l’étang à partir du tournant de l’ère (Fig.3), pour s’accentuer au long du haut Empire (amphores de Tarraconaise, (Pascual 1), de Bétique (Dressel 20), de sigillée sud-gauloise et de B-O-B (A1, B1, C1) et de se poursuivre jusqu’à la période tardo-antique (amphore africaine abondante). Le vaste complexe funéraire tardo-impérial, encore imparfaitement exploré – 41 tombes fouillées datées entre le IIIe et le Ve siècle – documente, d’après le mobilier, la population qui œuvrait sur le domaine de la villa, avant un abandon qu’il faut situer autour des Ve-VIe s.
Si une villa Veneris médiévale, mentionnée en 991, livre le nom du site antique et du village de Vendres, le toponyme « temple de Vénus », dû aux seuls vestiges visibles, n’est attesté qu’au début du XVIIe siècle (pour la première fois ?) sur un dessin manuscrit où le peintre Pierre Barral livre, en 1628, la première représentation (1,10 x 0,60m.) (Fig.4) qui fait suite aux investigations conduites par l’évêque Thomas de Bonsi en1620-1621 qui avaient identifié des thermes et bien noté l’aqueduc.
La connexion des données de cette première représentation, très précise, et de nos observations a ainsi permis d’articuler avec une grande probabilité scientifique le secteur connu de longue date à l’importante villa gallo-romaine (Fig.5), implantée au plus près du rivage (Fig.6).
Le quartier thermal
Après les premières explorations du XVIIe s. et la représentation de l’élévation des bâtis, les fouilles menées au début du XXe s. (1906-1915) par le propriétaire archéologue des lieux, pressé de démontrer l’existence d’un temple, ont mis au jour un ensemble de structures (Fig.7 et Fig.8), qui ont aussi malheureusement détruit nombre d’éléments, aggravant les dommages dus à l’érosion, qui a provoqué, au long des siècles, l’écroulement d’une partie des installations bordières dans l’étang actuel. Les fouilles récentes en confirmant la lecture du XVIIe siècle (Fig.9), ont déterminé un plan et l’organisation des pièces thermales (Fig.10), datées des dernières décennies du Ier s de notre ère, autour des années 80, et de les relier à l’habitat.
Le choix d’installer les thermes sur le promontoire naturel quand ces installations privées se multiplient dans la province a imposé aux constructeurs d’engager de grands travaux. Il a fallu notamment décaisser le sol sur près d’1 m. Pour utiliser les potentialités visuelles du promontoire, qui domine aujourd’hui l’étang de 1,50 m, on a mis en œuvre un véritable programme architectural, construisant un podium pour mettre en scène les thermes,« l’espace socialement le plus important », ménageant des niveaux (Fig.11) qui assurent la recherche de points de vue sur le large et la meilleure visibilité depuis la mer. Le plan révèle aussi une rigoureuse conception qui répartit les espaces selon un axe de symétrie et met en œuvre des rapports métriques, construits sur des modules répétitifs (Fig.12), qui participent de l’harmonie de l’ensemble. Cette extension de plus de 600 m2, comprenant une ou deux étuves, caldarium à abside équipé de baignoires, tepidarium (Fig.13), frigidarium muni d’une grande natatio (Fig.14), affiche le luxe de l’ensemble. Dans ce plan éclaté, les thermes excentrés et l’habitat résidentiel devaient, en effet, être reliés par une enfilade de jardins et de portiques (Fig.15 et Fig.16), d’où provenait peut-être l’Eros de marbre retrouvé au XVIIe et aujourd’hui perdu (Fig.17). Il faut noter la recherche du confort (pièces chauffées par le sol et les murs (Fig.18), verre aux fenêtres, retrouvé en quantité), le luxe des matériaux, en partie importés, et la richesse des pièces thermales. Les fouilleurs du XIXe s. ont trouvé en abondance, et souvent encore en place, marbres, mosaïques, enduits peints et, surtout, un décor stuqué original. Fait d’incrustations de coquilles de cardium moulées (Fig.19), qui abondaient parmi les ruines, dans le décor des corniches et sur les murs
, et dont on sait qu’elles étaient produites dans un four de potier reconnu sur un site voisin, ce décor venait rappeler les coquillages recueillis dans l’étang, qu’évoque encore Ausone (Lettre 9, À Paulus), citant la qualité des huîtres que Narbonne engraisse au port de Vénus
, qu’il faut bien localiser ici.
Le vivier-tour : une singularité du site
Le dessin du XVIIe siècle met en évidence l’imposante pièce ronde – les relevés de la portion restante dessinent un parfait arc de cercle (Fig.20) – dont une partie du mur d’enceinte est encore conservée en élévation (Fig.21), permettent d’assurer que son plan s’inscrivait dans un cercle et d’en restituer le diamètre de 18,88 m et une superficie de 280 m2. Implanté en contrebas des thermes, dans le sable, équipé d’un sol étanche, cet espace, qui était aménagé avec un bâti interne – interprété au XXe s. comme un socle de statue et dont les vestiges, en partie submergés, ont pu être partiellement sondés en 2008 – pouvait aussi être muni d’un portique comme le suggère également Alain Bouet (une colonne figure sur le dessin du XVIIe et les fouilleurs du XXe en auraient sorti plusieurs).
Alors, comment lire aujourd’hui ce bâtiment-tour ? Sa monumentalité, les différentes observations et comparaisons conduisent à envisager un aménagement de luxe, vivier ou bassin d’agrément (?) avec triclinium ou non (?) qui complèterait cet espace dévolu aux loisirs aquatiques (Fig.22 et Fig.23).
La villa
On ignore tout des bâtiments de la villa, qui reste occupée, apparemment sans hiatus, jusqu’au Ve/VIe s. de notre ère mais le mobilier archéologique retrouvé, sa concentration notable sur une zone de quelque 4.000 m2, et les modalités de sa diffusion, permettent d’estimer à nettement plus d’1 ha la superficie totale de la villa. Il documente la présence de constructions (tegulae, blocs de calcaire coquillier), le fonctionnement de l’habitat alto-impérial d’après le matériel céramique noté plus haut, le caractère luxueux incontestable (tesselles de mosaïques de toutes couleurs, plaquettes de marbres variés ou de schiste, stucs) et permet d’esquisser une organisation de l’ensemble avec la partie résidentielle de l’habitat et la proximité des bâtiments d’exploitation de la pars rustica (Fig.24 et Fig.25). La vocation agricole du domaine est, sans surprise, matérialisée par la présence de nombreux fragments de conteneurs, amphores et dolia (à dégraissant de pouzzolane ou de quartz) qui signent l’existence d’espaces de stockage et par les nombreuses meules de basalte, attestant l’orientation polyculturelle de la production, avec une présence significative de la vigne, conformément à ce qui s’observe dans le Biterrois, et de la conchyliculture d’après l’abondance des restes, conforme au témoignage d’Ausone.
La villa, qui disposait d’un aqueduc monumental
de 0,5km qui pourrait être antique
(CAG 08) qui alimentait le site depuis la source pérenne de La Fontainette-Théron, est le centre d’un riche domaine rural dont l’emprise s’inscrit dans un territoire structuré et encore marqué par la centuriation coloniale, puis remodelé par le cadastre impérial dans les années 80 de notre ère, celles de la grande expansion économique du Biterrois, des grands travaux sur le domaine, qui se dote alors du quartier thermal. Si les 2 systèmes centuriés s’articulent dans le terroir de la villa (Fig.26) il n’est pas indifférent de noter que c’est cette orientation qui domine nettement dans l’ordonnancement des tombes de la nécropole, toutes à inhumation.
Sur ce point stratégique, au carrefour d’une circulation maritime, fluviale (ruisseau de la Carriérasse) et terrestre (sur un axe viaire qui rejoint la voie domitienne), a prospéré la villa de Vénus
, villa Veneris, dès l’Antiquité sans doute, le nom venant alors, de façon assez exceptionnelle, d’un emprunt à la mythologie, comme pour certaines villae italiennes parmi les plus fameuses, et non du gentilice du propriétaire, selon l’usage habituel. Nouvel indice qui milite, avec l’original quartier thermal et son vivier-tour, pour proposer de voir dans la villa de Vénus une villa maritime.
Valorisation
Les thermes, à la suite de la fouille de 2008, ont été protégés et recouverts, le secteur bénéficiant d’une mise en valeur minimale, avec indication du plan (Fig.27).
Depuis 2017, la villa dans son ensemble est au cœur d’un itinéraire culturel, l’IDANH (Itinéraire de Découverte, Archéologie, Nature, Histoire) pour la valorisation du patrimoine régional, construit par l’association Parc Culturel du Biterrois, en collaboration avec l’association Patrimoine et Nature, et avec le soutien des communes de Lespignan et de Vendres. L’IDANH, opérationnel depuis 2020, structuré sur 2 parcours est jalonné de panneaux d’information in situ, équipés d’un QRcode qui renvoie au site web dédié. Depuis le panneau départ du Parcours 2 Autour de la villa Temple de Vénus. Rome entre dunes et garrigue
, situé au parking des lavoirs (Fig.28), s’ouvre la boucle 2 Temple de Vénus et aqueduc
(Fig.29) dont les 3 panneaux jalonnent le chemin jusqu’au site (Fig.30, Fig.31 et Fig.32).
La valorisation, qui passe par diverses présentations au public, comporte, outre un flyer, la production d’une imagerie 3D des aménagements, des bâtiments et du domaine (Fig.33 et Fig.34), et un film d’animation accessible sur le site du PCB.
Bibliographie
- Anne de Rulman, Récit des Anciens Monuments qui paraissent encore dans le despartement de la Première et Seconde Gaule Narbonnaise. Antiquités de Béziers et de Nismes1628. Récit V, Béziers Vendres, man.fs 8648 (dessins, folio 23,) et 8649 (texte daté de 1626-1627), 1628, BNF, manuscrit fond français.
- base Gallia Romana, http://architectura.cesr.univ-tours.fr//GalliaRomana/index.asp
- Alain Bouet, Les Thermes privés et publics en Gaule Narbonnaise, Rome, EFR, 320, 2003, pp. 345-347.
- André Bouscaras et J. Gondard, Portal Vielh, SRA Languedoc-Roussillon dans Guy Barruol, Gallia, 27/2, 1969, 400 p.
- Laurent Carozza et Albane Burens, « Vendres – Portal-Vielh », ADLFI. Archéologie de la France - Informations 1996-1997 [En ligne]
- Laurent Carozza, Albane Burens, « Les habitats du Bronze final de Portal Vielh à Vendres (Hérault) », Bulletin de laSociété préhistorique française, 97, 4, 2000, pp. 573-581.
- Monique Clavel, Béziers et son territoire dans l’Antiquité, Paris, Les Belles Lettres, 1970, pp. 351, 552-554 et 610-611.
- Monique Clavel- Lévêque, Autour de la domitienne. Genèse et identité du Biterrois gallo-romain, Paris, L’Harmattan, 2014, 266 p.
- Monique Clavel-Lévêque, « Sur les pas de Vénus entre mythe et 3D : réveiller la villa Temple de Vénus” (Vendres, Hérault) et faire revivre le patrimoine régional », in Laure Lévêque, Cécile-Bastidon-Gilles, Simone Visciola (éds.), La double vie du patrimoine. Les voies de la restitution, Arcidosso, Effigi, 2021 (sous presse).
- Joseph Giry, L’Hérault biterrois, Nîmes, 1998, pp.365-367.
- Ludovic Le Roy, Opération archéologique sur la villa « Temple de Vénus », Béziers, 2009.
- Félix Mouret, « Le temple de Vénus près de Vendres et son Emporium phocéen de Ville-Longue. Les Latoniens de Longos ou Longostalètes. Premier essai sur nos Origines », Bulletin de la Société archéologique, scientifique et littéraire de Béziers, 1913, pp. 376-441.
- Karine Roger, « Vendres, le Temple de Vénus » in Ch. Pellecuer (dir.), Formes de l’habitat rural en Gaule Narbonnaise, 1, 1993.
- Daniela Ugolini, in D. Ugolini, Ch. Olive (dir.), Carte archéologique de la Gaule. Le Biterrois, 34/5, 2013, pp. 551-560.
Restitution 3D de l'histoire du site de la Villa Temple de Vénus | Parc Culturel du Biterrois
Transcription de la vidéo
[Musique d’accompagnement]
Arrivé sur le site que la légende appelle, depuis le XVIIe siècle, « Temple de Vénus », vous êtes dans un espace chargé d’histoire, que les habitants ont occupé dès l’âge du Bronze.
Au débouché du ruisseau de la Carriérasse, dans l’anse la mieux abritée de l’étang, où les cartes anciennes localisent le port, il faut imaginer qu’il y a presque 3 000 ans, sous les premières maisons du lotissement actuel, au lieu-dit Portal-Vielh, un village vivant au bord de l’étang. Sa population d’agriculteurs, d’éleveurs et de pêcheurs exploitait les terres des plateaux alentour et les ressources de la lagune salée. Des restes de poissons et de coquillages, moules et huîtres, ont été retrouvés dans les maisons aux murs faits de torchis et de roseaux, déjà bien présents dans le paysage.
Vous vous demandez peut-être si l’environnement et le milieu naturel, facilement accessibles aujourd’hui grâce aux données des satellites, ont beaucoup changé ; si, à l’époque romaine, la couverture végétale et arborée était plus dense ; si l’on était là au bord de la mer ou d’une lagune ; et si le niveau des eaux permettait la navigation.
L’étude de la faune archéologique, nettement marine, et les sondages géotechniques opérés dans l’étang indiquent clairement que c’est dans une ria largement ouverte sur la mer que prospérait le Portus Veneris, ce « port de Vénus » qui a donné son nom au village de Vendres. Il est cité pour la première fois au IVe siècle de notre ère par le poète Ausone, qui vante les huîtres qu’on y produisait déjà.
Les processus de comblement, relevés à plusieurs époques et que vous voyez aujourd’hui bien avancés, ont été considérablement accélérés par les sédiments apportés par l’Aude, qui a plusieurs fois changé de lit depuis le XIVe siècle.
Les cartes anciennes, dès le XVIIe siècle, montrent l’ampleur des variations et des atterrissements qui ont modifié ces milieux humides, très mobiles et fragiles. Ils constituent aujourd’hui de véritables conservatoires qui abritent des espèces rares et menacées.
L’écosystème lagunaire romain n’est pas connu avec précision. Mais, au bord de l’eau où vivaient pêcheurs et autres ramasseurs de coquillages, tamaris, roseaux, phragmites et renoncules aquatiques hébergeaient déjà échassiers et canards. Sur les collines, où voisinaient cultures et garrigue, que l’agriculture gallo-romaine a contribué à dégrader, poussaient chêne kermès ou chêne vert, thym et pistachier lentisque.
Après la conquête romaine, vers la fin du IIe siècle avant notre ère, une ferme familiale s’installe. Le pourtour de la ria se peuple progressivement de nouveaux habitats connus par prospection : d’abord des fermes, puis des villas domaniales qui les remplacent au Ier siècle de notre ère.
La villa de Vénus est implantée sur le chemin de terre qui suit l’ancienne voie de circulation reliant la ria à la voie Domitienne. Le matériel archéologique dispersé sur plus d’un hectare — éléments de bâti et de décor, céramiques, etc. — permet de localiser l’habitat, toujours sous terre, mais que l’on repère clairement sur les photographies aériennes anciennes.
Ces données ont permis de construire une hypothèse pour restituer la physionomie de la villa et proposer un agencement des bâtiments en trois dimensions. On ignore le nom du maître de la villa Veneris, attestée au Xe siècle ; mais, qu’il soit Italien ou Gallo-Romain, on est sûr de son rang social et de sa richesse.
La maison du maître, la pars urbana, se reconnaît à ses nombreuses pièces organisées autour de cours intérieures bordées de portiques et agrémentées de bassins. Fragments de marbre, tesselles de mosaïque de diverses couleurs et morceaux d’enduit peint, dont les motifs animaient les murs, disent le luxe de l’ensemble.
À proximité immédiate, les bâtiments d’exploitation de la pars rustica, avec sans doute un port privé, comprennent les logements des travailleurs et les installations techniques nécessaires aux activités agropastorales et marines.
[Musique et applaudissements]
Pêche et cueillette des coquillages, documentées par les huîtres et les Pecten massivement présents sur les sites voisins ou même plus lointains, prospéraient à côté des activités agricoles.
Les vestiges de conteneurs retrouvés ici impressionnent : des amphores et surtout des dolia, ces grandes jarres que l’on enterrait dans les caves où le vin était élevé. Mais les pressoirs et les chais, structures indispensables au traitement et au stockage des vendanges, ne sont pas documentés.
Le domaine de Vénus a été remanié à la grande époque du premier boom viticole qu’a connu le Biterrois, dans les années 80 de notre ère. C’est le moment, en tout cas, où les maîtres du domaine de Vénus ont décidé de s’offrir un véritable quartier thermal à la pointe la plus avancée dans la ria, quand la mode de s’équiper d’espaces balnéaires se répand chez les notables de la région.
Le choix du promontoire, qui domine le paysage d’environ 1,50 mètre, permet à la fois d’être vu et de voir au plus loin. C’est un véritable programme architectural qui a fait de cette extension une vitrine pour le propriétaire du moment, manifestement soucieux de suivre au plus près les modèles en vogue en Italie.
Un écrin de verdure adapté à la topographie devait assurer la liaison depuis l’habitation, par une coulée verte où s’étiraient sur 150 mètres des portiques, des jardins, des allées de cyprès, des topiaires et même de la vigne. Recoins frais, coins de repos, espaces animés par des statues ou de petits autels honorant des divinités choisies, ou encore bassins, introduisaient déjà aux plaisirs de l’eau.
Aujourd’hui recouvert, cet ensemble, dont seule une partie était conservée en élévation, s’étendait sur plus de 600 m². Une ampleur impressionnante qui a concentré, avec la majesté des constructions encore visibles au début du XVIIe siècle, la mémoire des lieux et nourri le mythe du temple tout au long des siècles.
La première mention connue du site, après les premières explorations dues à Dominique de Bonsi vers 1619-1621, figure sur le dessin à l’encre de Pierre Barral de Mèze, peintre des consuls de Béziers. Cet impressionnant croquis d’un mètre sur 60 centimètres porte d’emblée la bonne interprétation des thermes, dans une représentation déjà proche d’une vue en trois dimensions. Il est inséré dans le manuscrit d’Anne de Rulman, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque nationale de France.
Pour autant, au début du XXe siècle, la légende l’a emporté sur l’histoire quand le propriétaire des lieux a conduit d’importantes fouilles pour retrouver le temple imaginaire. Elles ont permis de lever un plan utile, mais ont aussi détruit une partie des structures et des informations.
En 2008, la fouille menée par le Parc culturel du Biterrois, revenant sur cette interprétation fautive, a mis au jour piscines et pièces thermales, aujourd’hui recouvertes pour assurer leur protection.
Le sommet du promontoire, entaillé sur environ 1,60 mètre puis nivelé, a été aménagé en podium, en créant différents niveaux qui ont produit un étagement harmonieux des pièces. Ce dispositif, qui multipliait les points de vue sur la mer, accroissait aussi la visibilité de l’ensemble, tant depuis le large que depuis les divers domaines qui peuplaient les rives de l’étang.
Sur la partie la plus haute, l’entrée du complexe thermal devait ouvrir vers le vestiaire. Même si l’usage était plutôt de commencer par les soins de propreté dans le secteur chauffé, le parcours pouvait aussi être pratiqué à son gré.
En sortant du vestiaire, la logique du dispositif conduisait à traverser les pièces froides et tièdes avant de prendre aussitôt à droite, vers la salle réservée aux premiers soins de propreté, où les strigiles étaient mis à disposition pour gratter le corps et nettoyer la peau de ses impuretés.
De là, on passait dans le secteur chauffé, où l’alimentation en eau chaude et le chauffage étaient assurés par les fours des deux chambres de chauffe. C’est une technique sophistiquée et onéreuse, assez tôt répandue dans la province et dans le Biterrois, qui permettait à l’air chaud de circuler à la fois en sous-sol, entre les pilettes d’hypocauste, et dans les canalisations de briques insérées dans les murs.
Tel qu’on peut le restituer, les baigneurs devaient commencer leur parcours dans les étuves chaudes, équipées d’une banquette et pourvues d’un bassin. On puisait de l’eau pour asperger le sol quand l’atmosphère devenait trop sèche, comme dans un sauna.
En transitant par le tepidarium, on poursuivait en atmosphère chaude en montant vers le grand caldarium, où la température, plus forte encore, et l’immersion dans l’une des baignoires assuraient une détente totale.
Là, rien ne manquait des objets nécessaires à la toilette, mis à disposition dans cette pièce au décor choisi. Les coquilles visibles sur les murs et les corniches, identiques à celles que l’on peut ramasser sur la plage voisine, rappelaient la nature toute proche.
Sur le sol, un tapis de mosaïque créait, avec les paysages exotiques que déroulaient les murs, l’illusion d’une nature de rêve, inondée de soleil entrant par les larges baies vitrées.
Au sortir du caldarium, la transition douce qui rendait au corps l’atmosphère de la pièce tiède s’amorçait dans le tepidarium, où les massages pouvaient encore compléter le bien-être du bain de délassement.
En poursuivant le parcours, on descendait dans la pièce froide, le frigidarium, plus petit et légèrement en contrebas, où l’on pouvait encore recevoir des soins et des onctions, dans une température prévue pour rendre à la peau son tonus, avant de plonger dans la grande piscine.
Cette natatio, incomplètement retrouvée, impressionne par les dimensions de son bassin, proches de celles des piscines actuelles : 9 mètres de long sur 5,40 mètres de large et près de 2 mètres de profondeur.
Le marbre blanc retrouvé là en abondance brillait dans cet espace baigné de soleil, où s’ouvraient des salles de service et de repos décorées de mosaïques colorées, pour achever la remise en forme.
Au sortir des thermes, la curiosité vous entraîne peut-être à descendre jusqu’à l’imposante construction ronde, restée longtemps énigmatique. Installée au plus près du rivage, directement sur le sable, avec ses murs massifs et le puissant béton hydraulique de son sol, bâti pour retenir de grandes quantités d’eau, elle n’a pas fini d’interroger.
À l’intérieur, un massif maçonné exclut l’hypothèse d’une piscine de loisirs. La présence de colonnes visibles sur le dessin du XVIIe siècle et retrouvées au XXe permet aujourd’hui d’avancer une hypothèse et d’identifier là un vivier d’agrément.
La présence de cet équipement de luxe, l’ampleur des bâtiments thermaux et le prestige d’un site de promontoire, véritable repère pour la navigation, se conjuguent pour conforter l’hypothèse qu’il s’agit là d’une de ces riches villas maritimes qui prospèrent aux Ier et IIe siècles de notre ère sur le littoral méditerranéen, et dont l’occupation se prolonge à Vénus jusqu’à l’aube du Moyen Âge.
[Musique de fin]


































