Avec La Vénus d’Asnières (1924), André Reuzé (1885-1949) revisite la relation coloniale. Sous-titré « dans les ruines de Paris », le roman appartient à une production bien répertoriée dont les motifs déclinent celui de la décadence. Née au mitan du XIXe siècle comme un pendant dysphorique au célébrissime An 2440 (1771) où Louis-Sébastien Mercier réaffirmait la foi des Lumières dans la perfectibilité, la veine du « Paris en ruines » (Fig.1) repose sur un scénario éprouvé qui voit Paris devenir pour les archéologues du futur ce qu’étaient Ninive ou Babylone pour Volney : des noms glorieux portés par des puissances évanouies dont les savants des temps prochains peuvent seuls désormais tirer des enseignements (Fig.2).
« Topos érudit », conformément à l’invocation qui ouvre Les Ruines ou méditations sur les révolutions des empires (1791) de Volney, le scénario des ruines de Paris mobilise une conception cyclique de l’histoire dont la logique, empruntée aux sciences naturelles, combine des facteurs bien attestés – grandeur et décadence et translatio imperii – pour assurer la lisibilité. Mais conformément aussi à la logique naturaliste qui organise la référence, la lecture promue fait droit aux thèses catastrophistes reçues de Cuvier pour affirmer la force de grands événements rupteurs et, même, pour en proclamer le principe salutaire dans la marche de l’histoire, ainsi que Walter Benjamin devait plus tard le formuler en réclamant de « fonder le concept de progrès sur l’idée de catastrophe », glosant : « [q]ue les choses continuent à “aller ainsi”, voilà la catastrophe ».
Or tel est bien le moteur qui gouverne la série des « ruines de Paris », emblème plus général de la faillite d’une certaine idée de la civilisation : « [c]ette transformation de la capitale française en site ruiné est imputée à une catastrophe – d’origine tantôt naturelle : glaciation, montée des eaux, tantôt humaine : percements démesurés du métro, attentats fomentés par les socialistes, tantôt non identifiée ».
Dans le cas qui nous occupe, il s’agit d’une guerre fratricide où les peuples européens se sont entretués, victimes des querelles sans cesse renaissantes entre Francs et Germains. Après les conflits de 1870, 1914 et – plutôt bien vu depuis l’année 1924 où est publié le roman – 1938, de nouvelles hostilités ont, en 1950, eu raison « de ce que l’histoire résume sous le nom de “premier essai de civilisation” » (9). Comme en écho à ce que Valéry dénonçait cinq ans plus tôt de « l’illusion perdue d’une culture européenne » balayée par une Grande Guerre qui a fait litière des idéaux progressistes, Reuzé colore sa catastrophe de fiction aux couleurs de l’ypérite, imaginant qu’un déchaînement d’armes chimiques a extirpé toute vie d’une Europe noyée sous les gaz (Fig.3). Hommes, bêtes, plantes, tout a péri, et il n’est jusqu’au sol qui ne soit empoisonné : « de l’Atlantique aux Karpathes, de la Baltique à la Méditerranée », tout n’est que dévastation « dans cette folle Europe qui avait prétendu dominer le monde » (10). À l’ouest, rien de nouveau mais à l’est nulle lumière ne se lève forte d’un nouveau modèle de société : prolongeant l’œuvre de mort des Francs et des Germains, Turcs, Arméniens et Persans « achevèrent de s’exterminer » (10) si bien qu’à l’heure où commence le roman, en 2924, voilà quelque mille ans que « la race blanche » est éteinte en Europe (9), victime de sa propre hybris.
Bibliographie :
Walter Benjamin, Charles Baudelaire : un poète lyrique à l’apogée du capitalisme, trad. Jean Lacoste, Paris, Payot, « Petite Bibliothèque Payot », 1982.
Jean-Pierre Bernard, « La destruction de Paris. La ruine de Paris. Les ruines de Paris », in Les deux Paris. Les représentations de Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle, Seyssel, Champ Vallon, 2011, pp. 49-84.
Alexandre Dumas, « Ah ! qu’on est fier d’être Français », in Causeries, 1, Leipzig, Alphonse Durr Libraire Éditeur, 1857.
Laure Lévêque, « Vénus d’Asnières vs. Vénus hottentote ou comment sortir d’une représentation en noir et blanc », Gralifah, numéro spécial n° 01, Volume 1 : « La représentation du féminin », décembre 2023, pp. 5-18.
André Reuzé, La Vénus d’Asnières ou dans les ruines de Paris, Paris, Fayard, 1924. Les citations données dans ce parcours vont à cette édition.
Marianne Roussier, « Le Voyage aux Ruines de Paris : un topos érudit, fantaisiste et satirique dans la fiction d’anticipation aux XIXe et XXe siècles », Belphégor, 17/1, 2019. https://journals.openedition.org/belphegor/1953
Paul Valéry, « La Crise de l’esprit », nrf, 1919.
C.-F. Volney, Les Ruines ou méditations sur les révolutions des empires suivies de La Loi naturelle, Paris, Décembre-Alonnier Libraire Éditeur, 1869 [1791].
Plus encore que l’impérialisme culturel européen, c’est la face coloniale de cet expansionnisme qui est visée, ce qu’un bref détour américain permet d’établir.
Le Nouveau Monde, front pionnier offert à la prédation des descendants du Mayflower et de différentes vagues d’immigration européennes, s’est construit sur l’iniquité de la traite négrière qui a transbordé aux Amériques une population noire exploitée dont le roman montre la revanche sur le temps long de l’histoire quand, au XXIIIe siècle, dominant numériquement « l’élément blanc », les Afro-Américains finissent par l’absorber : l’« Afrique sortit de l’ombre », « le mouvement mondial pannoir triomphait » (11) (Fig.4).
Bibliographie :
Aimé Césaire, Toussaint Louverture. La Révolution française et le problème colonial, Paris, Le Club français du livre, 1960.
Bertène Juminer, La Revanche de Bozambo, Présence africaine, 2000 [1968].
Sans que l’on puisse parler encore d’afrocentricité au sens où l’entend Molefi Kete Asante, le roman dialogue avec un monde en mouvement qui a notamment vu, en 1900, à Londres, se tenir la Première Conférence Panafricaine (Fig.5), pendant à l’Exposition Universelle programmée à Paris aux mêmes dates et qui proposait, outre la traditionnelle « Exposition nègre », justement consacrée aux « Noirs d’Amérique », un diorama de zoo humain. C’est dans le congrès londonien que W.E.B. Du Bois devait prononcer sa fameuse « Adresse aux nations du monde » (Fig.6), rappel du poids numérique croissant de la population noire et invitation à combattre le racisme, qui n’atteint pas que ceux qui en sont les victimes : quand « en raison [...] des préjugés, de la cupidité et de l’injustice, le monde noir est exploité, violé et dégradé, les résultats en s[o]nt déplorables, voire fatals, non seulement pour lui-même, mais au regard des idéaux élevés de justice, de liberté et de culture ».
L’esprit égalitariste de ce congrès qui devait consacrer le terme « panafricain » et populariser les revendications portées par cette identité infuse tout le roman, qui le réinvestit traduit en « pannoir ».
Bibliographie :
Molefi Kete Asante, L’Afrocentricité, Paris, Menaibuc, 2004.
Magali Bessone, « W.E.B. Du Bois et la construction des catégories raciales et coloristes dans l’Amérique ségrégationniste », Nuevo Mundo, Mundos Nuevos, avril 2013. http://journals.openedition.org/nuevomundo/65271
Amzat Boukari-Yabara, « La conférence panafricaine de Londres, 1900 », in Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, Paris, La Découverte, 2017, pp. 47-62
Lazare Ki-Zerbo, « L’idée de monde noir : de W.E.B. Du Bois à la mondialisation », Présence africaine, n° 181-182, 2010, pp. 197-214.
C’est cette stratégie que reprend Reuzé en s’inscrivant dans le schéma prospectif d’une translatio imperii assurée par « une civilisation exotique et exochronique, établie en Afrique », inaugurant un « grand remplacement » sur lequel le roman est loin de porter un regard négatif, la grande trouvaille de Reuzé résidant dans l’adoption du point de vue d’un explorateur africain, Travelling-Robinson, dont le journal adopte une approche anthropologique et phénoménologique des réalités culturelles décrites sur le mode décalé que Montesquieu prête à ses Persans pour inviter au décentrement et à la réversibilité des points de vue.
Dans cette faillite de la civilisation, les droits de l’homme ont changé de camp et leurs idéaux sont désormais portés par le monde noir. Aussi, « quand la république ouest-africaine eut pris connaissance de sa force, la grande expansion colonisatrice commença » (11-12). Naturellement, il s’agit de répandre « les bienfaits de la civilisation » (71) ce qui, en un retournement transparent, repose sur « [l]’œuvre admirable des Pères Noirs » (12).
Sur le mode heuristique du monde à l’envers, Reuzé reprend les fondements de l’anthropologie raciale qui a servi à légitimer les théories racistes et à affirmer la supériorité biologique de l’homme blanc, rappelant que le singe serait « l’ancêtre de l’homme blanc, d’après le grand naturaliste Samba-Diouf » (12-13) au point qu’à Alger, certains amateurs de sports de combat s’émeuvent « de laisser un champion noir se rencontrer avec un demi-sauvage blanc » (23).
Avec cette valse des étiquettes qui impute à l’homme blanc l’épithète surcodée de « sauvage » que lui décerne un Noir désormais archétype du civilisé, ce sont toutes les représentations anthropologiques de l’époque qui vacillent et Reuzé s’attaque frontalement aux thèses paternalistes, impérialistes et racistes, exprimées par Kipling dans son célébrissime poème de 1899, « Le fardeau de l’homme blanc » (Fig.7). Ce fardeau, c’est celui de la colonisation, mission christique, douloureuse mais nécessaire, inhérente au statut de champion de la civilisation, qu’il s’agit de faire ruisseler (Fig.8).
Acceptant le mandat que leur confère le stade de développement où ils sont parvenus, les Africains se lancent à l’assaut de ce qu’il reste de l’Europe.
Bibliographie :
Pascal Bruckner, Le Sanglot de l’homme blanc. Tiers-monde, culpabilité, haine de soi, Paris, Seuil, « Histoire immédiate », 1983.
Henry Du Pré Labouchère, « The Brown Man’s Burden », Literary Digest, 18, 25 février 1899.
H. T. Johnson, « The Black Man’s Burden », Voice of Missions, VII, avril 1899.
Rudyard Kipling, « The White Man’s Burden », The New York Sun, 10 février 1899.
Alain Mabanckou, Le Sanglot de l’homme noir, Paris, Fayard, 2012.
Edmund Dene Morel, The Black Man’s Burden: The White Man in Africa, from the XV Century to World War I, New York, Monthly Review Press, 1910.
Jean-Pierre Naugrette, « Kipling et le fardeau de l’homme blanc », Revue des deux mondes, avril 2018.
Carole Reynaud-Paligot, « Anthropologie raciale et savoirs biologiques. L’émergence d’une science dans un contexte d’essor des sciences naturelles », Arts et savoirs, 2020, http://journals.openedition.org/aes/2836
Dès 2875, Deadstone, recommençant en sens inverse les exploits de Livingstone, remonte « le cours desséché de l’oued Rhône » et localise Tarascon et, en 2910, c’est la mission Tankala-Takoré qui, la première, parvient aux ruines de Paris. Les savants qui y participent mettent au jour l’Odéon et, parvenant jusqu’à l’Institut, ont le bonheur d’y retrouver quelques Académiciens momifiés, surpris par le cataclysme qui frappa Paris en 1950, parmi lesquels Pierre Benoit, dont la dépouille est envoyée au Musée anthropologique de Gao.
La mission Travelling-Robinson la suivra. Débarqués sur la Côte d’Azur, ses membres remontent le Rhône jusqu’à Avignon et arrivent au Palais des Marabouts catholiques, déjà découvert par leurs prédécesseurs.
De là ils gagnent l’emplacement de l’ancien Paris, où ils hissent le drapeau ouest-africain et entonnent la Tombouctienne avant d’établir leur campement sur le boulevard des Italiens. L’équipe, commandée par Travelling-Robinson, est composée de son secrétaire, le vicomte de Kassoulé-Toulouzène qui tire son nom « à la franque » (32) d’ancêtres tirailleurs sénégalais anoblis pour avoir participé aux opérations militaires en 1915 et en 1938 ; du prince de Fouta-Djallon, « francologue averti » (19) ; de l’archéologue « d’origine franque » Merkanty (19) ; de l’ingénieur Baba-Duran ; du docteur Organdina et du naturaliste Benvenuto-Félix qui, découvrant que la végétation a progressivement repris ses droits sur le sol européen, collecte des spécimens pour fournir le Jardin des Plantes de Tombouctou.
Et c’est justement dans ce but qu’est programmée une sortie dans les environs de Paris, où les découvertes vont bon train. Partis herboriser à Asnières, les explorateurs y lèvent quelques lapins, deux loutres et un rat. Mais leur plus belle prise est à venir : ayant remarqué des empreintes de buffles, ils en remontent la piste jusqu’à trouver six ruminants d’une espèce inconnue dans leurs parages. Tirant sur une bufflonne pour s’emparer de son petit et le ramener à Tombouctou, ils ont alors la surprise de voir une jeune fille blanche et blonde, « indigène » « vêtue à peu près comme les bergères d’Arcadie » (65), se précipiter sur eux, armée d’un fouet (64). La découverte est de taille : il existe en Europe « une race survivante » (65).
On l’aura compris, c’est cette « sauvagesse » (68) unique en son genre que Travelling-Robinson baptise aussitôt « Vénus d’Asnières » comme d’autres avaient cru pouvoir sarcastiquement traiter de « Vénus hottentote » la malheureuse Saartjie Baartman (Fig.9), transbordée en 1810 par un maquignon britannique de son Afrique du Sud natale vers les rivages européens où elle allait être exploitée comme un phénomène de foire dans d’indignes zoos humains (Fig.10), avant de faire l’objet d’examens non moins indignes de la part de deux des plus marquantes autorités scientifiques françaises du temps. Le premier, pratiqué de son vivant, en avril 1815, par Geoffroy Saint-Hilaire, alors professeur de zoologie au Muséum d’Histoire et versé en tératologie. Pressé d’étudier « les caractéristiques de cette race curieuse », il relève « un commencement de museau encore plus considérable que celui de l’orang-outang » et tire argument de sa stéatopygie pour conclure à une parenté avec les femelles mandrill. Le second examen, post-mortem, sera conduit par Cuvier qui autopsie Saartjie Baartman en janvier 1816. La dissection donne lieu à un rapport qui demeure « une tache indélébile dans la longue liste des publications du grand naturaliste français ». Cuvier rapporte lui aussi les traits morphologiques observés à ceux de l’orang-outan ou du mandrill selon que l’on s’intéresse aux lèvres du visage ou du sexe et se prononce en faveur de « caractères d’animalité » qui « rapprochent [...] les négresses et les Boschimannes des femelles des singes », caractères exacerbés chez ladite Vénus qui inspire au naturaliste ce commentaire tranché : « je n’ai jamais vu de tête humaine plus semblable aux singes que la sienne » (Fig.11).
Si Cuvier modalise sa conclusion en rappelant que la rigueur scientifique réclame de passer de l’individu au type, reste que se mettait en place chez les anatomistes une grille de critères prétendument objectifs car mesurables et le développement de l’anthropométrie allait lourdement peser dans la structuration de l’anthropologie raciale si bien qu’on ne saurait s’étonner que, dans la transposition que met en scène La Vénus d’Asnières, ce soit la condition de savants des membres de la mission Travelling-Robinson qui crispe la rencontre entre des Africains aux « visages d’ébène fin et racé » qui offrent « toutes les caractéristiques du civilisé », et « les hommes pâles, hirsutes, musclés comme des fauves » que sont les Européens (183).
Dans ces portraits croisés où Reuzé joue des clichés à front renversé, passe une dialectique du Même et de l’Autre que les représentants officiels de la science ont totalement ignorée en renvoyant l’Autre à l’altérité absolue mais que tous les contemporains du drame de Saartjie Baartman n’ont pas méconnue. Ainsi du chroniqueur du Journal des dames et des modes, qui invite à penser fonctionnellement le statut d’étranger :
« Je quittais l’étrangère, vraiment touché de ses peines, et n’y voyant point de remède. Qu’on se figure, me disais-je, une jeune Française, en une promenade qu’elle serait allée faire, dans le Midi, sur les bords de la mer, voyant descendre sur la plage des Barbaresques qui l’enlèvent et l’emmènent en un port d’Afrique. De là, elle passe entre les mains d’un Arabe qui lui fait franchir les monts Atlas et la conduit à Tombut [Tombouctou] en Négritie, où il la montre aux sauvages comme une Vénus parisienne ! Elle pleure, gémit, appelle en vain son cher pays. Elle doit mourir loin des doux objets de son affection. Voilà pourtant le sort de la Vénus hottentote ! ».
Telle est bien la situation qu’exploite Reuzé avec sa Vénus d’Asnières que seule la couleur de sa peau sépare d’une Vénus noire au niveau des représentations. De fait, tous les codes anthropologiques descriptifs sont inversés quand la jeune blanche aux yeux bleus, « beauté primitive » (68) ignorant la pudeur se présente avec, pour tout vêtement, « les hanches ceintes d’une peau de bête » (68) et son abondante chevelure, signe éternel de sauvagerie. « [S]auvagesse toujours si près de la nature » (148), elle n’aura d’ailleurs de cesse d’évoluer en costume d’Ève, pour un bain, en Vénus qui se respecte.
Tirant le meilleur parti du « topos érudit » qu’il sollicite, Reuzé fait bouger les lignes, invitant moins à un relativisme qu’à un décentrement.
« Nous ne saurions trouver aujourd’hui en Afrique, ni probablement chez les sauvages moscovites, un être assez arriéré pour adorer Jupiter, Allah ou le Dieu des Chrétiens. Pourtant ces religions provoquèrent des massacres, des guerres, galvanisèrent des héros et des martyrs qui tous étaient sûrs de défendre la vérité. Où est la vérité, commandant ? Faut-il croire qu’elle n’est nulle part dans le présent et tout entière dans l’avenir ? Mais alors, elle serait inaccessible. Nous-mêmes pataugerions dans l’erreur... » (146).
Vérité au-delà de la Méditerranée comme d’autres avaient pensé la localiser sur le bord européen ? C’est toute l’histoire des rapports entre les deux rives qui se trouve relue dans une perspective spéculaire qui repose sur le principe de l’image inversée, mettant à nu les ressorts du colonialisme.
Suivant l’hypothèse heuristique du renversement, Reuzé donne à voir la rencontre entre deux mondes, entre deux « races », une fois établi que la Vénus n’est pas seule de son espèce mais qu’a survécu une bande de Blancs, « hirsutes » (167) et primitifs. Les Africains ont sur les Européens la supériorité des armes à feu mais, refusant d’en user, Travelling-Robinson tient un discours d’apaisement paternaliste à souhait, saluant, dans un français excellent que remarquent les « naturels », leur « race valeureuse » (171).
Le dialogue s’installe dès ce premier face-à-face et Pierre-Marie le Terrible, chef du et arrière-grand-père de la Vénus, s’enquiert des motivations des étrangers : « Si vous n’êtes pas poussés par un désir de conquête, que venez-vous faire ici ? » (171). La réponse est savoureuse : « Nous sommes des savants et nous apportons dans nos puissantes voitures mécaniques les bienfaits de la civilisation » (171-172). Techniquement sous-développés, frustes de mœurs, les Européens sont fonctionnellement rapportés à la typologie et à l’imagerie de l’indigène telles que les ont diffusées la littérature coloniale. C’est ainsi que la Vénus s’exprime dans un parler patoisant que le prince de Fouta-Djallon, distingué « francologue », entend néanmoins (65). Et que, se voyant offrir une réparation qui la dédommage de la bête abattue dans son troupeau, elle choisit la pièce dont la valeur est la plus modeste mais dont elle se peut faire une parure, confirmant par là le degré d’arriération d’une population qui en reste à la valeur d’usage et se contente de colifichets en un transparent clin d’œil au topos d’indigènes troquant leurs biens contre des verroteries.
Bibliographie :
Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Nanette Jacominj Snoep (dir.), Exhibitions. L’invention du sauvage, Arles, Actes Sud Éditions, 2011.
Claude Blanckaert (coord.), La Vénus hottentote entre Barnum et Muséum, Paris, Muséum National d’Histoire Naturelle, 2013.
Gilles Boëtsch et Pascal Blanchard, « La Vénus hottentote ou la naissance d’un “phénomène” », in Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Éric Deroo (dir.), Zoos humains et exhibitions coloniales. 150 ans d’inventions de l’Autre, Paris, La Découverte, « Poche/Sciences humaines et sociales », 2011, pp. 95-105.
Georges Cuvier, « Extrait d’observations Faites sur le Cadavre d’une femme connue à Paris et à Londres sous le nom de Vénus Hottentotte », Mémoires du Muséum d’histoire naturelle, t. III, 1817.
Abdellatif Kechiche, Vénus noire, 2010.
Yann Le Bihan, Construction sociale et stigmatisation de la « femme noire ». Imaginaires coloniaux et sélection matrimoniale, Paris, L’Harmattan, « Logiques sociales », 2007.
Laure Lévêque, « Vénus d’Asnières vs. Vénus hottentote ou comment sortir d’une représentation en noir et blanc », Gralifah, numéro spécial n° 01, Volume 1 : « La représentation du féminin », décembre 2023, pp. 5-18.
Carole Sandrel, Vénus hottentote. Sarah Bartman, Paris, Perrin, 2010.
Philippe Taquet, « Les corps de Sarah Baartman et de Georges Cuvier. Sous le regard de la science du dix-neuvième siècle », in Claude Blanckaert (coord.), La Vénus hottentote entre Barnum et Muséum, Paris, Muséum National d’Histoire Naturelle, 2013.
À l’inverse, c’est aux Africains de l’ouest qu’est dévolue la noble mission de répandre la civilisation. C’est à ce titre qu’ils ont réalisé « la mer intérieure » dont avait rêvé Roudaire (Fig.12), « fertilis[ant] le Sahara » (11) : « La réunion des Chotts du Sud-Tunisien par un canal qui permit aux eaux méditerranéennes d’inonder la dépression centrale de l’ancien désert restera l’œuvre la plus belle de notre pays » (22), se targue le nouveau Robinson.
L’allusion vise un projet qui, au XIXe siècle, a longtemps occupé terrain scientifique et opinion publique : celui d’une « mer saharienne » dont Élie Roudaire s’est fait le promoteur en 1874 après que Charles Martins eut, en 1864, défendu l’idée d’une « France méditerranéenne » dont l’unité se prolongerait jusqu’aux portes du Sahara, nouvelle frontière où Georges Lavigne identifie, en 1866, le cadre expansionniste de la Plus Grande France. Reprenant la question après que Lavigne eut prêché dans le désert, Roudaire, soutenu par Ferdinand de Lesseps, vante dans sa mer une opération qui, au prix de modifications climatériques majeures, transformerait la zone en « une immense oasis » (Fig.13), accomplissant la mission civilisatrice de la France, de cette France de Jules Ferry que l’on identifie généralement aux lois sur l’instruction publique mais qui est aussi celle de la conquête coloniale.
Ce rappel n’a rien d’anodin s’agissant d’un projet emblématique pour la vocation émancipatrice que la France se reconnaissait quand Roudaire défendait, lyrique, « ouvrir là des débouchés à l’Europe, apporter la civilisation dans les parages, donner du travail aux indigènes, concilier tous les intérêts et faire le bonheur de tous » et le porter au crédit de ceux que la puissance coloniale prétendait conduire malgré eux est évidemment piquant.
L’Invasion de la mer (1905) de Jules Verne était tout entier consacré à ce chantier pharaonique et son intrigue reposait sur l’antagonisme entre les visées de l’autorité coloniale française et la farouche résistance opposée par les peuples autochtones. Et si la mer saharienne finissait par voir le jour dans le roman à l’horizon 1925 – induisant une recharge thématique dont Reuzé se saisit peut-être –, hors la fiction, c’est dès 1882 que le projet Roudaire s’était vu signifier un définitif coup d’arrêt quand une commission gouvernementale, effrayée des coûts de l’opération, avait enterré l’entreprise.
Bibliographie :
Georges Lavigne, « Le percement de Gabès », Revue moderne, XIIe année, Seconde période, Tome 55, 10 novembre1869.
René Letolle et Hocine Bendjoudi, Histoires d’une mer au Sahara. Utopies et politiques, Paris, L’Harmattan, 1997.
Laure Lévêque, « L’échange inégal : l’idée de mare nostrum et ses limites dans L’Invasion de la mer de Jules Verne », in L. Lévêque, Ph. Bonfils, Y. Kocoglu, Th. Santolini, D. van Hoorebeke (éds.), Les échanges dans l’espace euro-méditerranéen : formes et dynamiques, Paris, L’Harmattan, 2016, pp. 29-46.
Jean-Louis Marçot, Une mer au Sahara. Mirages de la colonisation, Algérie et Tunisie (1869-1887), Paris, La Différence, 2003.
Jean-Louis Marçot, « Appel d’imaginaire, la mer intérieure africaine : 1869-1887 », février 2004, http://jeanlouis.marcot.free.fr/meresume.htm
Jean-Louis Marçot (dir.), Arpenter l’utopie. Élie Roudaire à la recherche de la mer intérieure saharienne, Guéret, Bibliothèque multimédia du Grand Guéret, 2018.
Charles Martins, « Le Sahara, souvenirs d’un voyage d’hiver », Revue des Deux Mondes, deuxième période, Tome 52, 1864.
La Mer intérieure africaine (avec cartes), par le Commandant Roudaire, Lettre-préface de M. Ferdinand de Lesseps, Paris, Imprimerie de la Société anonyme de publications périodiques, 1883.
Peter Schulman, « Melancholic mirages: Jules Verne’s vision of a Saharan sea », Verniana, 7, 2014-2015, pp. 75-85.
Jules Verne, L’Invasion de la mer, Paris, Hetzel, 1905.
Mais, en 1924 où paraît La Vénus d’Asnières, outre le dialogue avec Verne, le roman de Reuzé prend place dans un débat d’idées très dense auquel le comte de Coudenhove-Kalergi (1894-1972), grand seigneur cosmopolite aux origines métissées entre Japon, Flandres, Europe centrale et méditerranéenne, vient de contribuer en publiant en 1923, à Vienne, un manifeste intitulé PanEuropa. La traduction française ne sortira qu’en 1926 mais les thèses défendues font grand bruit et dès 1924 sont fondés un mouvement, l’Union paneuropéenne ou Pan-Europe, ainsi qu’une revue du même nom, qui prennent vite de l’ampleur.
Affichant sans ambiguïté son européocentrisme, à l’heure où l’Europe lèche encore ses blessures et où la question des réparations prépare de nouveaux conflits, Coudenhove-Kalergi croit avoir trouvé la panacée en imaginant une fédération des nations européennes que rapprocheraient de communs intérêts. Le précédent récent du premier conflit mondial n’incitant pas à se figurer une quelconque union sacrée sur le sol européen, c’est en Afrique qu’il imagine asseoir ses États-Unis d’Europe, réactivant une idée largement cultivée dans les années 1875-1885, celle « de faire de l’Afrique noire tropicale une colonie européenne internationale », à laquelle Victor Hugo avait, en 1879 prêté une voix qu’on a connue mieux inspirée. Et c’est lors d’un banquet célébrant l’abolition de l’esclavage qu’il prononçait ce discours, triomphalement accueilli :
« assemblés ici autour d’une pensée unique, l’amélioration de la race humaine [...] demandons-nous ce que fera le vingtième siècle. [...] Géographiquement [...] la destinée des hommes est au sud. [...] Le moment est venu de faire remarquer à l’Europe qu’elle à côté d’elle l’Afrique. [...] La Méditerranée est un lac de civilisation ; ce n’est certes pas pour rien que la Méditerranée a sur l’un de ses bords le vieil univers et sur l’autre l’univers ignoré, c’est-à-dire d’un côté toute la civilisation et de l’autre toute la barbarie. Le moment est venu de dire à ce groupe de nations : Unissez-vous, allez au Sud ! [...] Au dix-neuvième siècle, le Blanc a fait du Noir un homme ; au vingtième siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde. Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation, tel est le problème, l’Europe le résoudra. Allez, Peuples ! emparez-vous de cette terre. Prenez-là. À qui ? à personne. [...] Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la ».
On sait si l’invitation allait être entendue et, quelques années plus tard, la Conférence de Berlin (novembre 1884 - février 1895) devait voir les puissances européennes s’entendre pour se partager le gâteau colonial, jetant les bases de cette PanEuropa que Coudenhove-Kalergi appelait de ses vœux.
Cette première PanEurope allait susciter dans l’Eurafrique son néologisme corrélatif pour désigner le pré carré offert à cette collusion née d’une « obscure combinaison de diverses ambitions européennes ». Si les mobiles qui couvrent l’entreprise ont pu varier, c’est toujours sous le signe de l’asymétrie que, jusqu’aux années 1960 où perdure le mythe eurafricain, les rapports entre les deux continents ont été pensés.
Le roman de Reuzé procède de ce terrain surinvesti qui, inversant la perspective, invite à rétablir l’équilibre. « Est-ce que vous ne voyez pas le barrage ? Il est là, devant vous, ce bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui depuis six mille ans fait obstacle à la marche universelle. Ce monstrueux Cham qui arrête Sem par son énormité, l’Afrique », insistait Hugo, exhortant les Européens à se déverser en terre africaine. La mer saharienne avait constitué une première réponse technique à l’hostilité du terrain mais d’autres devaient venir, plus audacieuses encore. Prenant Hugo au mot, c’est précisément un barrage qu’a imaginé l’architecte allemand Herman Sörgel (1885-1952) (Fig.14).
Présenté en 1928, son projet, d’abord connu comme Panropa avant de définitivement prendre le nom d’Atlantropa, avait pour ambition de totalement « remodeler deux continents ».
« Utopie technologique et architecturale la plus démesurée du vingtième siècle », le projet s’inscrivait « dans l’esprit du mouvement paneuropéen, [...] très actif dans divers pays depuis 1923 ». Laissant loin derrière les bonifications de Roudaire, il s’agissait de fermer le détroit de Gibraltar par un gigantesque barrage de 35 km de long, permettant d’assécher une Méditerranée devenue une mer fermée du fait d’un autre barrage positionné aux Dardanelles, gagnant ainsi des terres arables (Fig.15).
Un troisième barrage, à hauteur de Tunis, devait permettre d’améliorer les communications en transformant en isthme le détroit de Messine, séparant la Méditerranée en deux bassins. Les barrages de Gibraltar et des Dardanelles jouant le rôle d’écluses, le niveau de la mer devenait modulable, des dénivellations habilement créées devant permettre d’exploiter un potentiel hydroélectrique susceptible de fournir jusqu’à 110.000 mégawatts, une puissance faramineuse.
Instaurant un espace de co-développement stimulé par un chemin de fer reliant Berlin et Rome au Cap, le but ultime de l’opération étant de « réunir l’Europe et l’Afrique en un super-continent » capable de faire pièce à l’hégémonie états-unienne comme à la puissance montante soviétique, Atlantropa participait de l’idée paneuropéenne et Sörgel confiait à l’électricité la charge de pallier l’épuisement des ressources fossiles et, supprimant la compétition entre nations européennes, d’assurer la paix, conformément au pacifisme affiché du mouvement de Coudenhove-Kalergi.
Idéologie pacifiste mais ouvertement raciste, « le rôle de l’Afrique se limita[n]t à n’être qu’une colonie commune à tous les Européens ».
Si Reuzé n’a pu avoir connaissance de ce projet rendu public quatre ans après la parution de son roman, il a parfaitement cerné la nature du courant paneuropéen. On comprend dès lors la fin de non-recevoir que Pierre-Marie oppose à Travelling-Robinson dès lors que les Africains se recommandent du progrès :
« Jadis une nation prospère vécut en ces lieux. Aussi loin que se porte vos regards, qu’aperçoivent-ils aujourd’hui ? La ruine, la mort. Des peuples qui furent grands parmi les plus grands se sont follement suicidés en une course à l’abîme dont l’arrivée n’était que trop certaine » (172).
Tenant d’un discours anti-progressiste sorti renforcé de la Grande Guerre comme, dans le roman, du conflit de 1950, Pierre-Marie se fait pédagogue :
« Sur ce sol remis à nu, nous avons tout recommencé. Profitant d’une expérience chèrement acquise par nos aïeux, nous avons décidé de bannir à jamais ce qu’on appelait autrefois le progrès. La mer aux pêcheurs, la terre aux pasteurs et aux chasseurs, nous n’en voulons pas davantage. Tout le reste n’est que duperie. Votre civilisation et ses bienfaits, remportez-les loin, pour toujours » (173).
Travelling-Robinson est homme à sentir la force de ces paroles et à s’en trouver ébranlé. Portant au-delà de la récusation de l’alibi civilisateur dont se réclame toujours la colonisation, elles portent condamnation du tout-puissant mythe du progrès dont le récit post-apocalyptique de la reconstruction européenne entrepris par Pierre-Marie fait le procès à charge.
Bibliographie :
Charles-Robert Ageron, « L’idée d’Eurafrique et le débat colonial franco-allemand de l’entre-deux guerres », Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 22, n° 3, juillet-septembre 1975.
Nere Basabe, « L’Europe au-delà de ses frontières : l’élargissement de l’espace européen dans les projets de 1830-1848 », in S. Aprile, Cr. Cassina, Ph. Darriulat, R. Leboutte (dir.), Europe de papier. Projets européens au XIXe siècle, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2015.
Victor Hugo, « Discours sur l’Afrique » prononcé le 18 mai 1979, Actes et Paroles, IV, in Politique, Paris, Robert Laffont, 1992, pp. 1010-1012.
Karis Muller, « Reconfigurer l’Eurafrique », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 77, 2005.
Ricarda Vidal, « Atlantropa: One of the Missed Opportunities of the Future », in Ricarda Vidal, Ingo Cornils (eds.), Alternative Worlds. Blue-Sky Thinking since 1900, Bern, Peter Lang, 2015, pp. 19-51.
Wolfgang Voigt, « Atlantropa : la paix, des terres et de l’énergie en abaissant le niveau de la Méditerranée. Une utopie technologique et politique de l’âge d’or des grands projets », Bulletin d’histoire de l’électricité, n° 35, Juin 2000.
En 1950, comme sonne l’heure de la grande catastrophe, un marin breton, Mathurin Penven, en a vent et, recommençant Noé, fuit en mer, emmenant avec lui 4 hommes, 10 femmes et quelques bêtes. Quand l’arche fait retour, Mathurin fonde une « petite colonie » et, sous l’égide de « celui qui a rebâti le monde », « la société se reconstitua sur des bases absolument neuves » (187) :
« C’est de leur nid de pierre que devait surgir la race nouvelle. L’Europe était morte. Il a fallu des siècles pour que vous, les noirs, dont l’existence nous était parfaitement connue, veniez fureter avec vos machines dans les détritus de la grande poubelle historique » (185-186).
La colonie de Mathurin prospère : « [a]u fur et à mesure qu’ils croissaient et multipliaient, ses fils, petits-fils et arrière-petits-fils » réussissent à faire renaître « le sol appauvri » sous leurs efforts (188). Vivant heureux car préservés des « infernales inventions des races qui les avaient précédés » (188), ils forment une société « de pasteurs » (188). Mais, comme dans tout Éden, le ver est dans le fruit et Abel vit sous la menace de Caïn. En l’espèce, de l’un des hommes de « l’Arche de Noé » primitive, ravisseur de six des femmes du groupe initial et qui vient à former une tribu sécessionniste qui, polygame, voit sa démographie s’accroître géométriquement. Sous la pression du nombre, menacé de voir son œuvre disparaître, Mathurin est alors forcé de sortir de son utopie régressive et contraint à plus de pragmatisme. Ramené sur la ligne de la Realpolitik, il doit d’abord faire violence à ses convictions anti-militaristes pour former ses compagnons à l’art de la guerre. Après quoi il imagine un autre moyen de défense pour parer à la bombe démographique adverse, qui consiste à remettre en usage une technique d’amélioration génétique pratiquée avant 1950 pour prolonger l’existence humaine : « la greffe du singe » (189).
Comme bien on l’imagine, le retour au statu quo ante ne va pas sans ramener avec lui une histoire en forme de cercle vicieux. La grande catastrophe de 1950 ayant liquidé toute vie, il n’y a plus de singes en Europe aussi les nouveaux colons de Mathurin doivent-ils monter une expédition pour s’en procurer, descente qui porte un nom évocateur : « la traite » (189). Un bateau est construit, La belle Espérance, dépêché sur la côte africaine se pourvoir en singes (189). Mais les membres de l’expédition, qui n’en ont jamais vu, commettent une erreur en ramenant, ainsi que « la traite » l’imposait, « un nègre » (190). Est-ce d’avoir fait l’impasse sur l’étape américaine ? Toujours est-il que du jeu s’insinue dans le traitement de la traite et que le Noir est traité avec égard : « Ils entourèrent cet infortuné de toute leur sollicitude afin d’atténuer la malchance dont il était victime » (191). Loin de tout ostracisme, il épouse une petite-fille de Mathurin « qui lui donna de nombreux fils » et « [c]e sont ces fils qui, en s’unissant à des Armoricaines, ont créé une vigoureuse race de mulâtres » (191). Si nul ne semble songer à tirer argument de leur couleur de peau pour les raciser, ainsi que l’on dirait aujourd’hui, ils n’en sont pas moins porteurs d’une différence, qui tient à leur mode de vie. Défiant le pastoralisme sédentarisé dont Mathurin a fait le socle de sa rénovation sociale, ils sont nomades et, peut-être descendants de griots, gagnent leur vie comme baladins. Du moins jusqu’à ce que, au XXIVe siècle, quelqu’un proteste « contre ce qu’il appelait l’esclavage auquel nous réduisait les noirs. Nous tirions péniblement notre subsistance du sol et les noirs vivaient à nos dépens. D’où l’expression si répandue de “travailler comme un blanc” » (192).
Travaillant toujours codes et clichés au corps, Reuzé réussit ce tour de force que son monde à l’envers accouche d’une situation on ne peut plus conforme quand une révolte des Blancs, protestant contre leur exploitation, boute les mulâtres au Sud de la Loire, induisant une nouvelle partition de la communauté. À la mort de Mathurin, sa colonie monte à 50.000 hommes, dont on peut conserver les meilleurs grâce à la technologie génique (192). Mais cette réussite matérielle n’occulte pas l’insuccès total de sa renovatio temporum, lisible dans l’éclatement de l’autarcie. Assiégée à ses portes, la colonie primitive est désormais minée de l’intérieur quand l’un des siens, Prosper le futé, s’arrache à la communauté et, retrouvant les vestiges de Paris, vénéneuse capitale des arts et des lettres, y met la main sur un livre – Les Pensées de Pascal – à partir duquel il réapprend à lire si bien qu’il revient en Armorique porteur du « germe d’une révolution » (194) qui partage la communauté. Avec Prosper, certains réclament « l’instruction obligatoire » pour lutter contre l’ignorance du peuple (194) quand d’autres combattent vent debout ce retour de l’esprit des Lumières :
« On désigna sous le nom de progressistes ceux qui prétendaient faire triompher les idées anciennes exhumées d’un passé mort. On appela conservateurs ceux qui, fidèles au principe de Mathurin le Grand, prétendaient s’en tenir aux bases de la société nouvelle fondée par notre ancêtre vénéré » (194).
On ne saurait mieux poser la question du sens. Avec la victoire de la « réaction progressiste », une fois de plus, l’histoire se répète : « [d]epuis cette époque maudite, nous avons des poètes, des inventeurs et des savants » (195). Même ce Caton de Pierre-Marie a donné dans cet égarement avant d’en revenir « à la vie saine de la terre » (195), qui vitupère : « [a]ujourd’hui, le mal s’étend. La politique s’en mêle. Les progressistes vont de tribu en tribu prêchant la mauvaise parole » (195). Contré une première fois par son arrière-petite-fille, qui oppose à sa diatribe qu’il « faut ben vivre avec son temps ! » (196), il l’est encore par Travelling-Robinson, qui lui fait chorus : si Mathurin « pensa, d’un coup, réformer le monde », « comme tous ceux qui depuis la nuit des temps s’embarquèrent à bord de l’esquif Utopie, il fut emporté par le courant » (196-197). Exit le conservatisme intégriste de Mathurin, il est vain de lutter contre l’esprit du temps.
Dans ce domaine aussi, navigant en virtuose dans cet entre-deux incertain entre Lumières et Anti-Lumières, Reuzé se montre extrêmement habile à se jouer de la doxa, qui fait dire à Travelling-Robinson :
« Il s’est rencontré quelques pédagogues aigris, lors de notre retour à Tombouctou, pour nous reprocher de n’employer point le pur et classique langage des Anciens, mais un incompréhensible patois que nous aurait appris la Vénus d’Asnières. [...] Je tiens toutefois à marquer en passant qu’un rajeunissement de nos programmes d’études s’impose et que la langue franque, telle qu’on la professe dans nos lycées, n’a plus sa raison d’être. Un tel enseignement confine à l’inhumanité. Les Francs, qui avaient emprunté à nos aïeux nord-africains de nombreuses expressions comme klebs, maboul, kif-kif, bono-besef et macache-bono, eurent le tort de ne pas créer dans leurs écoles des chaires de Sabir. Je maintiens que la langue poétique et particulièrement riche en images que nous rapportons est celle qui doit triompher dans nos universités. Et foin des rétrogrades cacochymes hypnotisés par un passé à jamais défunt » (157-158).
En quoi, dépassant par avance l’image qu’inspirait encore à Senghor une langue française « Soleil qui brille hors de l’Hexagone », (Fig.16) Travelling-Robinson, néo-locuteur d’un français appris au contact d’une indigène dans une France désormais subalternéisée, se fait le défenseur des francophonies plutôt que de la francophonie, appareil idéologique dont le Djiboutien Abdourahman Waberi devait plus tard décaper, sous le bon usage normatif, le bras armé d’une politique « sourd[e] aux mutations de la modernité ».
En prenant position en faveur de ce qu’on n’appelait pas encore la créolisation du français, Travelling-Robinson démontre sa compréhension de la pragmatique de la langue et de ce qu’elle recouvre : un instrument de légitimation et de domination qui ne discrimine pas seulement entre bons et mauvais locuteurs mais entre voix autorisées et voix étouffées, entre identités valorisées et identités minorées, entre centre et périphérie(s). À travers son approche de la langue, ce sont toutes ces relations de pouvoir, ces hiérarchies consacrées que Reuzé fait vaciller, anticipant, avec sa florissante République ouest-africaine (7), sur l’opulence des États-Unis d’Afrique imaginés par Waberi (Fig.17), voire sur la Katopia dont Léonora Miano fait pour le prochain siècleunhavre de prospérité en contrepoint narquois au spectacle de désolation qu’offre la rive nord de la Méditerranée plongée dans une crise endémique.
Traditionnellement, l’une des solutions qu’offre la fiction à la résolution de ces conflits passe par la relation amoureuse, propre à faire tomber bien des tabous en se prêtant à maintes transgressions. Reuzé n’a pas ignoré ces ressorts éprouvés, bien susceptibles en outre de prendre place dans sa pratique ludique de l’écriture et le jeu sur les codes s’entend aussi chez lui au niveau du parcours narratif où, Vénus appelant l’amour, la blonde sauvagesse ne peut manquer d’aiguiser les appétits de ces messieurs. Tous succomberont à son charme : le docteur Organdina ; le prince de Fouta-Djallon ; le séducteur de la mission, le vicomte de Kassoulé-Toulouzène. Et jusqu’au commandant Robinson, pour qui elle a les yeux de Chimène. Sans d’abord fléchir la vertu de l’officier, qui a laissé une femme à Tombouctou et qu’on imaginerait à tort versé dans la polygamie. Il en faut plus, on le sait, pour décourager Vénus tout entière à sa proie attachée et, bien décidé à ne pas se séparer de l’homme qu’elle aime, la belle se résout à accepter la main du vicomte et, avec elle, un billet pour Tombouctou. Un premier verrou vient de sauter, Kassoulé étant prêt à braver l’interdit social en épousant une « fille de la brousse qui n’est, après tout, [...] qu’une gardeuse de vaches » (160), parti peu reluisant pour une famille titrée. Reste le tabou racial, qu’oppose Pierre-Marie, pour une fois oublieux de l’exemple de Mathurin, à la Vénus : « Y songes-tu, mon enfant ? Celui-ci n’est pas de ta race » (179). Elle y songe bel et bien et le mariage est célébré sur ces paroles encourageantes : « Libérez-vous du passé pour vous unir dans le présent en vue de l’avenir » (208).
Bibliographie :
Christiane Chaulet Achour, Les Francophonies littéraires, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2016.
Michel Le Bris, Jean Rouaud (dir.), Pour une littérature-monde, Paris, Gallimard, 2007.
Léonora Miano, Rouge impératrice, Paris, Grasset, 2019.
Léopold Sédar Senghor, « Le français, langue de culture », Esprit, nov. 1962.
Abdourahman Waberi, Aux États-Unis d’Afrique, Paris, Jean-Claude Lattès, 2006.
Mais l’avenir réserve encore quelques surprises. Poursuivant son exploration du pays franc, Robinson pousse jusqu’au « pays des Loufoussous » (212) où l’on suspecte que le prince de Fouta-Djellon a enlevé la mariée. Il y rencontre ses « premiers sauvages de couleur » (212), formulation importante dans la récusation de tout essentialisme anthropologique, et s’il s’émeut « en voyant que des hommes de [s]a race vivent encore aussi arriérés et, pour tout dire, à l’état primitif » (212), reconnaissant, en bon philologue, dans « [l]eur dialecte » « un mélange de l’Armoricain et de l’ancienne langue commerciale de la côte occidentale d’Afrique » (216), ce qui permet l’intercompréhension, ne perdant pas le nord, il se promet d’éditer « un lexique loufoussou-ouest africain d’une évidente utilité pour nos relations futures avec ce peuple » (216). Car, s’il faut à l’évidence écarter chez Travelling-Robinson l’idée d’une domination que justifieraient des critères raciaux et racistes, il a, on s’en souvient, fait litière des illusions de ceux qui, comme Mathurin, prétendant « réformer le monde », « s’embarquèrent à bord de l’esquif Utopie » pour être « emporté[s] par le courant » (196-197) (Fig.18) : l’utopie liquidée, il serait naïf d’imaginer un monde que ne traverserait pas la violence de rapports de domination. C’est donc sans surprise que l’on voir revenir in fine dans la bouche de Robinson l’inusable alibi de la mission civilisatrice pour couvrir de moins nobles desseins :
« Je souhaite, en effet, que, dans l’intérêt même de ce peuple arriéré, la république ouest-africaine établisse un protectorat sur la rive gauche de l’oued Loire » (222).
Outre l’intérêt culturel d’une expédition dont les résultats sont considérables, Travelling-Robinson insiste sur les « devoirs de la civilisation », ce fardeau qui, incombant désormais à l’homme noir, impose « d’étendre notre action bienfaitrice à ce peuple loufoussou dans les artères duquel circule un peu de sang africain. Ces gens attardés dans la barbarie manquent de tout, et nos commerçants, nos industriels trouveraient chez eux un intéressant débouché pour leurs produits » (249). L’Eurafrique, pondérée autrement, renaît de ses cendres.
Sur le plan privé également, Travelling-Robinson a tout lieu de se féliciter de son séjour au pays loufoussou : non seulement ce séducteur de Kassoulé-Toulouzène a tôt fait d’oublier sa femme pour une jeune beauté de 15 ans, Taïta, mais la Vénus réapparaît, plus décidée que jamais à unir sa destinée à celle de Robinson dont, au moment de rentrer au pays, le sens des responsabilités est mis à rude épreuve : s’il est difficile de l’abandonner ici en froid avec les siens, comment « transplanter en pays civilisé cette enfant de la brousse » (240) ? C’est la Vénus elle-même qui trouvera la solution : elle fera du cinéma. Robinson applaudit des deux mains à l’idée d’une étoile blanche qui puisse dynamiser la production sénégalaise et lui permettre de rivaliser avec les « films guyanais et tripolitains » (241) qui ont manifestement pris la suite de l’industrie de Nollywood.
Trouvant enfin le courage de braver la jalousie de madame, c’est avec sa Vénus que Robinson rentre en vainqueur à Tombouctou... pour trouver son foyer déserté, sa femme l’ayant quitté pour un danseur moscovite. Rouées, les flèches d’Éros n’ont pas frappé au hasard en réglant dans la mixité ce chassé-croisé amoureux. Ce sera donc désormais toujours vendredi – jour consacré à Vénus comme on le sait – pour Robinson qui, libre de convoler avec sa belle (Fig.19), lui adresse cette déclaration :
« Trait d’union entre l’erreur blanche et la civilisation noire, entre l’antiquité morte et la radieuse aurore des temps nouveaux, tu m’apparais en ta simplicité naïve comme l’expression la plus pure de la vérité éternelle, car tu es l’image de la Beauté » (251-252).
Sous l’image un peu mièvre mais qu’imposait l’assimilation du personnage féminin à Aphrodite, avec le dénouement retenu, conformément à une autre vocation de Vénus qu’il faut chercher du côté de la refondation, se trouve réalisé « l’accouplement » dont parle Léonora Miano dans Afropea, et l’on ne peut que se réjouir avec elle de ce que « l’accolement qui s’impose ici déjoue les désirs de distanciation, efface les raisons pour lesquelles on pourrait vouloir ne rien avoir à faire de l’autre ni avec lui », invitation « à pénétrer dans un monde post-raciste » dont la femme est ici le support.
Bibliographie :
Léonora Miano, Afropea. Utopie post-occidentale et post-raciste, Paris, Grasset, 2020.
- Laure Lévêque, Université de Toulon, Le Parc Culturel du Biterrois.



















