Personnage à part entière du récit d’Albert Londres, Marseille prend d’abord la parole avant que l’auteur ne décrive l’incroyable métissage de cette ville où se retrouvent tous les peuples du pourtour méditerranéen, de ce port ouvert sur le monde entier. Véritable fourmilière, la ville est au cœur d’un va-et-vient incessant de personnes qui se croisent et se côtoient sans vraiment se mêler. Essentiellement des travailleurs immigrés qui ont participé à la construction du port, du chemin de fer, du canal et des nouveaux quartiers.
Ils viennent d’Italie, de Grèce ou d’Espagne. Parfois, les immigrés espagnols ont fait un détour plus ou moins long par l’Algérie avant d’arriver à Marseille. Dans ce récit de 1926, il faut aussi compter avec les « travailleurs coloniaux » en provenance des colonies, du Maghreb, d’Afrique noire ou d’Indochine. Progressivement, « l’immigré reconstitue dans Marseille son milieu d’origine, au point que l’on finit par oublier où l’on se trouve » (86). Albert Londres consacre à cette forte présence d’origine étrangère les premières pages de son récit. Partout il se heurte à des Italiens, partout il entend la langue de Dante – qu’il entre dans une église et le prêche se fait en italien. Tant et si bien que, rencontrant par hasard le maire de Marseille et lui demandant quelle ville il administre, celui-ci lui répond : « Allons, votre esprit est encore lourd ce matin, vous voyez bien que je suis maire de Naples ! » (18). Un peu plus loin toutefois, l’auteur se croit en Algérie, au Maroc ou en Tunisie, au milieu des parfums de l’Orient. Mais les réfugiés arrivent parfois de plus loin : « Voilà des chrétiens de Mésopotamie. Ils ont fui en famille. On allait les égorger. Je leur demande : “Qui ?” Ils me répondent : “Les autres !” » (44). Un passage qui résonne avec de récents événements, montrant la récurrence de la pression migratoire qu’accuse encore la qualité de port de la ville où « tout ce qui est ballotté finit par aborder » (77-78).
Dans cette ville dont l’histoire est placée sous le signe du cosmopolitisme, le centre névralgique est tout naturellement le port. En effet, les immigrés travaillent principalement sur les quais en tant que dockers ou dans les industries alentour. Les ports ont besoin d’hommes pour fonctionner quand les hommes, eux, ont besoin des ports pour travailler et gagner leur vie, une interdépendance qui explique la centralité de la mer dans l’économie urbaine. Et de fait, Marseille porte du sud commence par une description du port :
« C’est un port, l’un des plus beaux du bord des eaux. Il est illustre sur tous les parallèles. À tout instant du jour et de la nuit, des bateaux labourent pour lui au plus loin des mers. Il est l’un des grands seigneurs du large. Phare français, il balaye de sa lumière les cinq parties de la terre. Il s’appelle le port de Marseille. Il a plus de cinq kilomètres de long. Peut-être bien a-t-il six, ou même sept kilomètres... Port de Marseille : cour d’honneur d’un imaginaire palais du commerce universel... Où voulez-vous aller ? Au Maroc, en Algérie, en Tunisie ? Au Sénégal, en Égypte ? Au Congo, à Madagascar ? En Syrie, à Constantinople ? Au Tonkin ? Aux Indes ? En Australie ? En Chine ? En Amérique du Sud ? Faites votre choix. Ici, on embarque pour toutes les mers, pour la Rouge et la Noire, pour tous les détroits, tous les canaux, tous les golfes... » (9-10).
Sous la plume d’Albert Londres, le port accède à la dignité de personnage, qui parle et expose l’ouverture de Marseille sur le monde :
« Écoutez, c’est moi, le port de Marseille, qui vous parle. Je suis le plus merveilleux kaléidoscope des côtes...Montez ! Montez ! Je vous emmènerai de race en race. Vous verrez tous les Orients – le proche, le grand, l’extrême. Je vous montrerai les hommes de différentes peaux, le brun, le noir, le mordoré, le jaune, nus en Afrique, en chemise aux Indes, en robe en Chine et marchant sur de petits bancs au pays du Soleil-Levant. Je vous ferai connaître toutes les femmes... Gravissez les coupées de mes bateaux. Je vous conduirai vers toutes les merveilles des hommes et de la nature. Je mène à Fez, aux Pyramides, au Bosphore, à l’Acropole, aux murailles de Jérusalem » (10-11).
Quant au port de commerce, l’auteur y voit une foire aux puces géante et universelle, un déballage international : « C’est la liquidation non plus des stocks américains, mais des bazars, des hangars et des gares de tout l’Orient hagard et bizarre » (21) (Fig.1). Parmi les signes distinctifs de Marseille, le mouvement. L’auteur rebaptise la Canebière « foyer des migrateurs » (34). C’est là que se croisent ceux qui embarquent et ceux qui débarquent en un défilé sans équivalent où se pressent des gens venus des quatre coins du monde, qui semblent constituer un groupe à part : « C’est à croire que les voyageurs ont une religion secrète et que la Canebière est quelque chose dans la religion des voyageurs, comme La Mecque dans la religion des musulmans » (35). Tout cela tient de l’arche de Noé transbordant le genre humain par échantillons, toutes les classes sociales et toutes les professions étant représentées. Symboliquement, il est un café de la Canebière où trois tables sont réservées aux officiers de la marine au long cours : « C’est là qu’ils reviennent quand ils débarquent. Il y en a qui commencent de naviguer. Il y en a qui continuent. Il y en a qui vont finir. Il y en a qui ont fini. À eux tous ils représentent toutes les mers, tous les cieux, tous les climats. Le vaste monde dans une dizaine de soucoupes ! Chaque jour apparaissent de nouvelles figures. Chaque jour d’anciennes figures disparaissent. C’est le plus singulier des rendez-vous, un rendez-vous avec personne. On vient y retrouver des amis, mais sans jamais savoir lesquels : ceux que la mer a ramenés » (58). Ces tables, Albert Londres les appelle les tables du voyage en référence aux tables de la loi, ajoutant que les hommes qui s’y assoient vivent à rebours des autres hommes (59).
Dans cette ville en perpétuelle ébullition, Albert Londres se plaît à imaginer l’embarras de la police si l’un de ces passants venait à mourir dans la rue, sans pièce d’identité et habillé en civil. Que conclure d’un chapeau acheté à Alexandrie, d’une chemise tout droit venue de Mytilène ou d’un costume fait à Constantinople (60) ? Ces marins qui font escale à Marseille n’ont pas la même notion du temps que les autres hommes. Pour eux, « l’année n’est pas divisée en jours, en semaines, en mois, mais en voyages. Le voyage est l’unité de leur temps » (61). Ainsi, Marseille est bel et bien la porte du sud, ouverte sur la Méditerranée mais aussi sur le monde entier, une porte qui jamais n’a été close depuis l’Antiquité (Fig.2).
Bibliographie :
Marie-Françoise Attard-Maranchini, Émile Temime, Le Cosmopolitisme de l’entre-deux-guerres (1919-1945), Aix-en-Provence, Edisud, 1990.
Roger Duchêne, Histoire de Marseille 26 siècles d’aventures, Marseille, Autres Temps, 2005.
Roger Duchêne, Jean Contrucci, Marseille 2600 ans d’histoire, Paris, Fayard, 1998.
Youssef Ferdjani, « Marseille, trait d’union entre les deux rives de la Méditerranée et ville ouverte sur le monde dans Marseille porte du sud d’Albert Londres (1927) et Transit d’Anna Seghers (1944) », in S. Izzo, S. Gorgievski, M. Leopizzi, L. Lévêque, V. Michel-Fauré (dir.), Babel Littératures plurielles, n° 49 : Penser la connectivité de l’espace méditerranéen, 2024, pp. 93-104.
Peregrine Horden, Nicholas Purcell, The Corrupting Sea, Blackwell, Oxford, 2000.
Peregrine Horden, « Connectivité », in D. Albera, M. Crivello, M. Tozy (éds.), Dictionnaire de la Méditerranée, Arles, Actes Sud, 2016, pp. 281-283.
Albert Londres, Marseille porte du sud, Paris, Arléa, 2008 [1927].
Toutes les citations données ici vont à cette édition.
Émile Temime, Histoire de Marseille, Marseille, Jeanne Laffitte, 2006.


