Dans Vivre à ta lumière (2022), Allal, le premier mari de Malika, se porte volontaire pour partir faire la guerre en Indochine. Il le fait dans l’espoir de gagner suffisamment d’argent pour pouvoir vivre avec sa femme dans leur propre maison et non plus dans celle de ses parents.
Dans ce roman dont l’intrigue se prolonge de 1954 à 1999, la colonisation est synonyme de dépossession. Quand le fils de Malika décide d’émigrer, de partir s’installer à Paris, elle a la sensation qu’après lui avoir pris son premier mari mort en Indochine, la France lui prend maintenant son enfant (201). Dans le roman d’Abdellah Taïa (Fig.1), la figure du colon est incarnée par une femme, Monique. Monique est blanche, elle est belle, elle est riche et elle compte rester au Maroc après l’indépendance. Elle souhaite embaucher la fille de Malika, Khadija, comme bonne mais Malika a d’autres ambitions pour sa fille qu’elle voudrait voir épouser un Marocain aisé. Héritage empoisonné, la colonisation érige des frontières au sein même des familles. Dans Vivre à ta lumière, à cause de Monique, une rupture intervient ainsi entre Malika et le reste de sa famille, son mari et ses enfants. Tous, en effet, sont sous le charme de cette femme qui semble parée de toutes les qualités quand Malika s’en défie parce que, en qualité de Française, elle est associée au passé colonial du Maroc et, partant, au mal. Par ailleurs, tout indique que, même une fois les indépendances obtenues, la colonisation n’a pas vraiment pris fin. De Monique, Malika avance : « Elle se comporte comme ils se comportent tous ici, les riches et les Français, comme si la colonisation ne s’était pas terminée » (83). Et elle n’est pas plus tendre pour son mari, qui recrute des ouvriers marocains pour les entreprises françaises :
« Le Maroc n’a jamais obtenu son indépendance en 1956. On nous ment. Le roi, ses ministres et les riches nous trompent. Ils se foutent de nous. Ils nous endorment chaque jour un peu plus et ils continuent à réaliser leurs propres affaires. À se partager les richesses. La France est encore là... Nous ne sommes rien du tout. Que du bétail. Ils peuvent choisir parmi nous qui ils veulent, choisir à notre place notre destin » (201).
Ceux qui quittent leur pays d’origine pour la France font l’expérience du déracinement. Malika le craint pour son fils, parti à Paris loin de ses racines marocaines. La dernière partie du roman tourne autour d’une lettre que Malika écrit à Monique, qui est à Paris, pour lui demander de veiller sur Ahmed. Une lettre qu’elle n’enverra finalement pas car, pour elle, ce serait une forme de soumission (201). Parallèlement, le roman établit clairement que Monique, qui est née au Maroc, ne se sent pas chez elle en France et qu’elle aurait préféré rester en Afrique du nord.
Dans Vivre à ta lumière, c’est le personnage de Monique qui incarne la complexité identitaire, en affirmant : « Je ne suis pas française. Je suis née ici, à Casablanca. Je suis Marocaine moi aussi. Et cela fait plus de vingt ans que je ne désire qu’une chose : revenir. Vivre au Maroc. Vivre à ta lumière » (97-98). Tiraillée entre des appartenances multiples, si les autres personnages voient en elle une Française, elle-même se revendique Marocaine. Et, assurément, sa part marocaine l’emporte pour elle sur sa part française. Née au Maroc, elle parle marocain et veut revenir dans ce qu’elle regarde comme son pays. Une de ses motivations pour retourner au Maroc est de se rapprocher de son père, enterré là-bas. Elle le voit dans ses rêves, où il lui reproche sa solitude. C’est elle qui a poussé son mari à accepter le travail qu’on lui proposait au Maroc : « Il a fallu que je le menace pour qu’il cède. Pour moi, c’était maintenant ou jamais. Répondre à l’appel de mon père. Je ne vois pas ce qu’il y a de fou là-dedans. Honorer les morts et les nourrir, c’est la chose la plus naturelle au monde, non ? Sinon, à quoi servent les vivants ? Juste à vivre pour eux-mêmes ? » (98). Quelques pages plus loin, Monique se rend au cimetière chrétien de Rabat et, une fois la tombe de son père localisée, elle s’y couche et l’enlace (105).
Bibliographie :
Marie-Françoise Attard-Maranchini, Émile Temime, Le Cosmopolitisme de l’entre-deux-guerres (1919-1945), Aix-en-Provence, Edisud, 1990.
Abdellah Taïa, Vivre à ta lumière, Paris, Seuil, 2022.
Toutes les citations données ici vont à cette édition.
Youssef Ferdjani, « Quand les frontières entre France et Maghreb s’effacent. Les Méditerranéennes d’Emmanuel Ruben et Vivre à ta lumière d’Abdellah Taïa », in Youssef Ferdjani et Laure Lévêque (dir.), La Méditerranée, frontière ou trait d’union ?, Arcidosso, Effigi, « Babel Transverses », 2025, pp. 77-90.

