Dans le contexte difficile évoqué par Anna Seghers (1900-1983) (Fig.1) dans Transit, écrit en exil, à Mexico, en 1941-1942, Marseille est synonyme de liberté car c’est de là que pourront partir ses personnages, inspirés d’êtres bien réels, qui sont poursuivis par l’armée allemande. Dans Transit, décrivant l’arrivée du protagoniste principal à Marseille, l’écrivaine insiste sur la nature apaisante de la mer :
« Quand je compris que ce scintillement bleu, au bout de la Canebière, c’était déjà la mer, le Vieux-Port, je ressentis enfin, pour la première fois après tant d’absurdités et de misères, le seul vrai bonheur qui reste accessible à chaque être, à chaque seconde : le bonheur de vivre. Je m’étais toujours demandé au cours des derniers mois, où pouvaient bien se déverser ces rigoles, ces égouts de tous les camps de concentration, ces soldats épars, les mercenaires de toutes les armées, les profanateurs de toutes les races, les déserteurs de tous les drapeaux. C’était donc ici que cela se déversait, dans ce canal, la Canebière, et, par ce canal, dans la mer, où il y avait enfin de l’espace pour tous, et la paix » (55-56).
Dans le roman d’Anna Seghers, les réfugiés et les étrangers qui arrivent à Marseille ne peuvent aller plus loin et la ville se voit reconnaître une situation géographique très particulière :
« Ce morceau d’eau bleue, là-bas, au bout de la Canebière, c’était donc le bord de notre continent, le bord du monde qui, si l’on veut, s’étend du Pacifique, de Vladivostok et de la Chine jusqu’ici. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle le Vieux Monde. Mais il se terminait ici » (84).
Particulière, la position géographique de Marseille l’est au titre de sa connectivité méditerranéenne mais, alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage, elle est également contextuelle. Pour le narrateur de Transit, Marseille est l’« avant-garde des réfugiés », qui note : « ils affluaient sous mes yeux, avec leurs drapeaux déchirés, de toutes les nations et de toutes les croyances. Ils avaient fui à travers l’Europe entière mais, devant l’étroite eau bleue qui miroitait innocemment entre les maisons, ils étaient à bout de ressources. Car ce n’étaient pas des bateaux, mais un faible espoir de bateaux que représentaient les noms inscrits à la craie, et qu’on effaçait très vite, parce qu’un détroit était miné, parce qu’une nouvelle côte était bombardée. Déjà la mort les serrait de plus près, avec son drapeau à croix gammée, intact encore et grinçant » (90-91).
Au sein du roman, un contraste s’établit entre l’activité ralentie de la ville et le va-et-vient incessant de personnes. L’administration de Vichy considère la présence étrangère comme une charge qu’il s’agit d’alléger. C’est ainsi que plusieurs milliers d’Italiens vont regagner leur pays. Le gouvernement de Vichy encourage également la « réémigration », ou retour dans leur pays d’origine d’un nombre aussi élevé que possible de républicains espagnols. Certains d’entre eux réussiront à embarquer dans des bateaux pour le Mexique. Il y a aussi beaucoup de mouvement entre Marseille et les colonies. Si dans un premier temps, de nombreux travailleurs coloniaux sont rapatriés en Algérie jusqu’à l’automne 1941, la tendance s’inverse par la suite. En effet, des milliers d’Algériens arrivent à Marseille en provenance d’Alger et d’Oran. Une partie va rester à Marseille, dans les entreprises et sur les docks, mais beaucoup d’entre eux vont être envoyés en Allemagne pour y travailler.
Dans le même temps, de nombreuses organisations d’aide aux réfugiés opèrent à Marseille. Certaines d’inspiration religieuse comme la Société d’aide aux immigrants juifs (HICEM, fusion de trois organisations : HIAS, ICA et Emigdirect) ou la CAR (Comité d’assistance aux réfugiés). On trouve également des structures protestantes et catholiques mais également des associations laïques comme le Comité américain de secours de Varian Fry (Fig.2, Fig.3), constitué sous l’impulsion de syndicats ouvriers états-uniens en lien avec des émigrés allemands, notamment des juifs et des socialistes. Fry arrive à Marseille en 1940 avec une liste de deux cents noms d’artistes et d’intellectuels menacés en raison de leurs opinions antinazies et/ou de leur confession juive (Fig.4). La situation à Marseille est confuse, ce qui peut profiter aux réfugiés en leur donnant le temps d’organiser leur départ. Mais cela n’est pas toujours le cas, des rafles intervenant parfois en plein jour sur la Canebière ou le soir dans les nombreux hôtels de la ville, des faits que le roman d’Anna Seghers décrit à plusieurs reprises. Dans ce contexte, les réfugiés mettent tout en œuvre pour quitter Marseille, quand bien même ils sont conscients des incertitudes qui s’ouvrent avec la fuite :
« En ce temps-là, tous n’avaient qu’un désir : embarquer. Tous n’avaient qu’une seule crainte : rester en arrière. Partir, partir de ce pays écroulé, de cette vie écroulée, de cette planète ! Les gens vous écoutent avidement tant que vous parlez de départs, de bateaux capturés qui jamais n’arriveront au port, de visas achetés et de visas falsifiés, et de nouveaux pays de transit. Tous ces racontars servent à abréger l’attente, car les gens sont rongés par l’attente. Ce qu’ils écoutent de préférence, c’est l’histoire de bateaux partis sans eux, mais qui, pour une raison quelconque n’ont jamais atteint leur but » (183).
Comme l’indique le titre du roman, Marseille est la ville du transit. Elle-même y a séjourné quelques mois après avoir fui l’Allemagne nazie avant de pouvoir embarquer pour Mexico. Mais contrairement à elle, alors même qu’à Marseille tout le monde est en transit, le narrateur du roman refuse de partir : « Tout le monde était en fuite, tout n’était que passager, mais nous ne savions pas encore si cet état de choses allait durer jusqu’au lendemain ou encore quelques semaines, ou des années, ou même notre vie entière » (51).
Se définissant comme « transitaire », il appelle ses compagnons d’infortune « cotransitaires ». Cela s’explique par le fait qu’on n’est pas censé rester à Marseille sauf si on est en possession d’un visa qui atteste de son intention d’en partir. On peut également avoir besoin d’un transit, un document qui autorise la traversée d’un pays à la condition expresse de ne pas chercher à y rester. Simulant un prochain départ, le narrateur reçoit de l’argent pour la période qui le sépare de l’arrivée d’un bateau : « Je dois maintenant entreprendre des démarches pour le départ, me procurer des visas de transit, et cela dure des semaines. On croira ferme que je veux sérieusement partir, et c’est pourquoi on me permettra de rester » (135). Les démarches sont décourageantes car partir suppose d’être en possession d’un visa et d’un transit et il arrive qu’au moment où les réfugiés obtiennent le second document, le premier ne soit plus valable. En outre, il faut fréquemment plaider sa cause auprès des consuls. En réponse à des demandes effectuées, l’une auprès du Service des étrangers et l’autre à la Préfecture, le narrateur reçoit deux réponses contradictoires : le Service des étrangers reconduit son permis frappé du tampon « résidence forcée à Marseille » tandis que la Préfecture note sur sa carte « doit retourner dans son département d’origine » (92-93).
Plus le lecteur avance dans le roman, plus il a l’impression que le mouvement est inscrit dans les gênes de la ville, comme il ressort de cette scène dans un café de la Canebière : « Ils jacassaient tous, sans arrêt, parlant de transits, de passeports périmés, des eaux territoriales et du cours du dollar, du visa de sortie, et encore et toujours du transit » (115-116). Chaque consul répète des gestes immémoriaux : « Équitable à sa façon, il remplissait sa difficile charge, comme autrefois, en ces mêmes lieux, un fonctionnaire romain recevait les délégués des tribus étrangères, avec leurs mystérieuses exigences, absurdes selon lui et dictées par des dieux qu’il ne connaissait pas » (297). Dans ce contexte, dimensions spatiale et temporelle se superposent, comme le montre la réflexion suivante : « De la gare, sur la hauteur, je vis au-dessous de moi la ville nocturne, faiblement éclairée par crainte des avions. Depuis mille ans, c’était le dernier asile pour les gens de notre espèce, la dernière auberge de ce continent. Je la voyais depuis ma colline, glisser doucement dans la mer ; je voyais, sur ses murailles blanches, tournées vers le sud, le premier reflet du monde africain. Mais son cœur, à n’en point douter, battait toujours au rythme de l’Europe. Et, s’il cessait jamais de battre, tous les fugitifs épars dans le monde s’éteindraient » (315).
Dans les dernières pages du roman, les époques et les lieux se confondent. Si, dans Transit, le port de Marseille doit faire face à des épreuves particulières qu’explique le contexte politique, ce n’est là qu’une parenthèse et, au-delà de cette conjoncture, il est le lieu d’histoire qui se répète avec pour toile de fond les échanges entre les différents peuples du pourtour méditerranéen :
« En toutes sortes de langues, leurs bavardages frappaient mon oreille : histoires de bateaux qui ne partiraient plus jamais, de bateaux arrivés, échoués, capturés, de gens qui voulaient passer au service des Anglais et au service de de Gaulle, de gens qui devaient retourner au camp, peut-être pour des années, de mères qui avaient perdu leurs enfants à la guerre, d’hommes qui partaient et laissaient leurs femmes. Histoires toujours ressassées et toujours nouvelles des ports phéniciens et grecs, crétois et juifs, étrusques et romains » (350).
Bibliographie :
Marie-Françoise Attard-Maranchini, Émile Temime, Le Cosmopolitisme de l’entre-deux-guerres (1919-1945), Aix-en-Provence, Edisud, 1990.
Bernadette Costa-Prades, La Liste de Varian Fry (août 1940-septembre 1941), Paris, Albin Michel, 2020.
Youssef Ferdjani, « Marseille, trait d’union entre les deux rives de la Méditerranée et ville ouverte sur le monde dans Marseille porte du sud d’Albert Londres (1927) et Transit d’Anna Seghers (1944) », in S. Izzo, S. Gorgievski, M. Leopizzi, L. Lévêque, V. Michel-Fauré (dir.), Babel Littératures plurielles, n° 49 : Penser la connectivité de l’espace méditerranéen, 2024, pp. 93-104.
Varian Fry, « Livrer sur demande... » Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille 1940-1941), Marseille, Agone, 2008.
Peregrine Horden, Nicholas Purcell, The Corrupting Sea, Blackwell, Oxford, 2000.
Peregrine Horden, « Connectivité », in D. Albera, M. Crivello, M. Tozy (éds.), Dictionnaire de la Méditerranée, Arles, Actes Sud, 2016, pp. 281-283.
Anna Seghers, Transit, Paris, Autrement, 1995.
Toutes les citations données ici vont à cette édition.
Bertrand Solet, Varian Fry – Sauver la culture, Paris, Oskar, 2014.
Uwe Wittstock, Marseille 1940, quand la littérature s’évade, Grasset 2025..




