La croisière à travers la Méditerranée que l’auteur italien Carlo Emilio Gadda (1893-1973) entreprend en 1931 est en ligne avec le programme touristique du régime fasciste. En effet, sous le fascisme, la dimension propagandiste d’un impérialisme militant parvient à un point culminant. L’invocation du mythe du mare nostrum constitue une clé rhétorique pour justifier, par la conquête de colonies, la création d’un empire fasciste à l’image de l’empire romain. Les discours de Benito Mussolini font appel à la romanité de la Méditerranée tout en visant à une militarisation maritime de l’Italie (Fig.1). Au-delà des emprises militaires en Afrique, le régime met également en place une politique touristique dans l’objectif de consolider le consensus des masses et de transformer l’Afrique en produit de consommation. La maritimité de la nation italienne est affirmée par la diffusion d’une culture balnéaire et la création de colonies marines de vacances basées sur l’institutionnalisation du tourisme. Son objectif principal était de permettre aux Italiens de se familiariser avec de nouveaux lieux et symboles de la nouvelle Italie fasciste.
L’ensemble des cinq récits de voyage écrits durant la croisière en 1931 pour le quotidien milanais L’Ambrosiano, proche du régime fasciste, et réunis en 1934 sous le titre « Crociera mediterranea » dans son deuxième recueil de récits Il castello di Udine, publié aux éditions Solaria, s’insère dans le climat propagandiste du temps visant à la diffusion de l’image touristique d’une nouvelle Italie. Comme Giovanni Palmieri l’a souligné, le reportage prend sa source dans le voyage effectué par Gadda à bord de la Conte Rosso en juillet 1931 à la suite d’un accord tacite conclu avec la compagnie de navigation Lloyd Sabaudo. À suivre Palmieri, Gadda aurait accepté de faire de la publicité pour la croisière en bénéficiant, en contrepartie, d’un tarif réduit. Nous nous proposons de relire son reportage en le situant dans le contexte historique de l’époque afin de mieux cerner la construction littéraire de la Méditerranée durant l’entre-deux-guerres tout en en relevant l’ambiguïté au sein de la rhétorique dominante.
Lorsqu’il est publié dans les pages de L’Ambrosiano, le reportage se compose de cinq épisodes dont les titres indiquent l’itinéraire parcouru : « Tirreno in crociera », « Dal Golfo all’Etna », « Tripolitania in torpedone », « Sabbia di Tripoli » et « Approdo alle Zàttere ». En effet, la croisière prévoyait les escales suivantes : Gênes, Naples, Syracuse, Tripoli, Falero (Athènes), Rhodes, Corfou, Zara, Fiume (Rijeka), Brion, Trieste et Venise. Au vu des seuls titres, on observe qu’une prépondérance est accordée à l’étape libyenne à laquelle deux articles sur cinq font référence, ce qui est particulièrement frappant au vu de la motivation que l’auteur donne à son voyage : son envie de vivre « une aventure méditerranéenne » (92), parce que « le berceau de la civilisation aurait été trop négligé » (92). Les attentes du public de l’époque étaient clairement ciblées par cette introduction ainsi que par la structure du cycle de reportages. Reportage qui sonne comme une réponse à l’appel lancé par le journaliste, écrivain et politicien Orazio Pedrazzi (1889-1962) dans la revue coloniale L’Oltremare oùil se demande si, sur un plan littéraire, la Méditerranée est vraiment un mare nostrum italien (Fig.2). Faisant référence à l’Afrique, Pedrazzi critique le manque d’attention portée à l’outremer italien dans la littérature italienne qui, justement, forme le cœur du reportage de Gadda. Pour autant, la position de Gadda envers le régime demeure ambiguë, ce qui a provoqué une controverse dans le monde académique entre ceux qui lisent sa production littéraire de l’entre-deux-guerres comme tournée vers le fascisme et ceux qui lui reconnaissent une position critique. En tant qu’ingénieur qui avait adhéré en 1921 au Partito Nazionale Fascista, Gadda était surtout intéressé par le projet urbaniste du régime fasciste qu’il aborde aussi dans d’autres articles donnés à L’Ambrosiano. Dans la « Crociera mediterranea », cette adhésion à la transformation des centres urbains sous le fascisme se manifeste surtout lors des escales à Tripoli et à Rhodes.
Gênes constitue le point de départ du voyage, dont la description se résume à l’évocation de son phare, la Lanterna, illuminant la ligne tyrrhénienne de l’itinéraire, marquée par des îles légendaires et historiques (« E così, lasciata la Lanterna, forme e luci del Tirreno e del suo litorale! Isole che la leggenda e la storia hanno proposto come tema ai nostri sogni migranti! » (93-94)). Faisant étalage de son érudition, le narrateur-voyageur décrit le paysage littoral à travers une codification géo-littéraire des lieux qu’exemplifient ses références à Alexandre Dumas (« lo scoglio di Montecristo e il suo smarrito tesoro » (94)) (Fig.3), à Dante en ce qui concerne l’évocation du littoral « fra Cecina e Corneto » (95) ou à Shakespeare et son île de fiction (94) issue de La Tempête (Fig.4). Par sa culture, il se distingue des autres voyageurs qui, contrairement à lui, ne se préoccupent pas de Cecina « né di Corneto, né di Lord Byron, né di Miranda, né di che fine fecero lo Shelley od il Nievo » (95). Cette transcription quasi palimpsestique du paysage à travers des références intertextuelles et culturelles caractérise aussi la deuxième escale sur la côte tyrrhénienne, aux alentours de Naples, où les passagers visitent des lieux du riche patrimoine culturel italien, dont le buste de Torquato Tasso et le Museo Nazional
Bibliographie :
Paolo Frascani, Il mare, Bologna, Il Mulino, 2008.
Carlo Emilio Gadda, Il castello di Udine, presentazione di Guido Lucchini, Milano, Garzanti, 1999.
Les citations données dans ce parcours vont à cette édition.
Britta Köhler-Hoff, Wirklichkeit und Wahrheit in der italienischen Nachkriegsliteratur. Carlo Emilio Gadda, Pier Paolo Pasolini, Elsa Morante und Stefano D’Arrigo, Bielefeld, transcript, 2024.
Nicola Labanca, Oltremare. Storia dell’espansione coloniale italiana, Bologna, Società editrice il Mulino, 2002.
Benito Mussolini, « Noi siamo mediterranei », in id., Scritti e discorsi dal 1925 al 1926, Milano, Ulrico Hoepli Editori, 1934, p. 315.
Giovanni Palmieri, La fuga e il pellegrinaggio. Carlo Emilio Gadda e i viaggi, Ravenna, Giorgio Pozzi Editori, 2014.
Orazio Pedrazzi, « Il Mediterraneo e la letteratura italiana», L’Oltremare, III, 12, 1929, pp. 543-544.
Cristina Savettieri, « Il Ventennio di Gadda », in Romano Luperini/Pietro Cataldi, (eds.), Scrittori italiani tra fascismo e antifascismo, Ospedaletto-Pisa, Pacini, 2009, pp. 1-35.
La tonalité change dans les deux articles consacrés à la Tripolitaine, où le narrateur-voyageur se libère de l’érudition affichée en adoptant un vrai « regard touristique » tout en demeurant concentré sur le développement infrastructurel des villes. Au début de l’article « Tripolitania in torpedone », le narrateur-voyageur caractérise la ville de Tripoli par sa « blancheur crue » (102) en se focalisant sur la main-d’œuvre italienne à qui l’on doit l’aménagement urbain, comme une « ébauche de rédemption » (« un abbozzo di redenzione » (102)). À plusieurs reprises, il vante l’urbanisation à l’européenne de Tripoli (« E intelligenti architetti, lungo la passeggiata della città, han saputo levare edifici i quali rispettano il motivo d’inspirazione e le ragioni del sito, Africa, e palesano a un tempo vivace attitudine all’adempimento delle funzioni europee: banche, posta, teatro, grandi alberghi » (102)), la construction de la promenade en bord de mer qui rappelle celle de San Remo (« La palma, quasi San Remo, in allineate meravigliose, parallelamente ai fanali sulla balaustrata, tre globi ognuno. Meraviglioso il mare » (102)) et l’inspiration italienne des rues, larges et asphaltées (« Strade ottime, larghe, asfaltate, di pretta costruzione italiana » (104)). Et, toujours en observateur urbaniste, il critique le manque de bon goût de la cathédrale dans ce qui constitue, selon Fasano, le seul commentaire négatif du document. Signalons que les éloges exprimés s’inscrivent dans la rhétorique du régime mussolinien qui célébrait le développement infrastructurel du réseau routier, comme en témoigne le discours du dictateur italien lors de sa deuxième visite en Tripolitaine, en 1937, durant laquelle il devait inaugurer la nouvelle route « Litoranea » reliant la Libye à l’Égypte, voire « l’Orient » à « l’Occident », et dont le but principal était de favoriser les relations économiques et touristiques entre l’Italie et l’Égypte (Fig.5). Le regard touristique de Gadda est donc filtré par son métier d’ingénieur.
Si le narrateur-voyageur de « Crociera mediterranea » s’exprime positivement sur le développement urbain en Tripolitaine, il prend ses distances avec l’exotisme colonialiste en usant d’une tonalité ironique qui caractérise son œuvre marquée par l’autodérision. Cela devient évident dans sa description de la visite du Suk-el-Giuma, où il assiste à un spectacle musical mis en scène par un groupe de cavaliers d’origine arabe sous l’égide d’officiers coloniaux italiens. Le narrateur-voyageur compare l’attention que ses compatriotes consacrent à cette exhibition à celle des spectateurs face aux animaux d’un zoo (« Invece tutti si sparsero a guardare gli arabi, come si fa con gli animali allo Zoo » (105)). On perçoit également la critique lorsqu’il évoque une liste répertoriant en langue arabe des noms d’instruments qu’il aurait établie pendant le spectacle et perdue par la suite. Cette perte de l’inventaire qui aurait mis en avant une couleur locale « arabe » montre la prise de distance d’avec les marques d’un exotisme affiché typique du régime fasciste désireux de créer le consensus des masses vis-à-vis du projet colonial et de la « mission civilisatrice » de l’Italie. En témoigne également l’achat d’un casque colonial par le narrateur-voyageur le transformant, dans un geste auto-ironique, en « vieux colonialiste » (« vecchio coloniale » (103)). Tandis que les autres voyageurs lui envient son casque, le dialogue final du narrateur-voyageur avec un émigrant sicilien établi à Tripoli depuis une vingtaine d’années conclut à son inconvenance. En effet, son interlocuteur, qui l’entretient du dur travail des champs, ne porte pas même un chapeau, dont il ne saurait, dit-il, que faire (107). La focalisation positive est mise sur la main-d’œuvre italienne dans la colonie, quand la parade coloniale fait l’objet d’un net rejet. Pour autant, bien que le narrateur-voyageur se montre critique vis-à-vis des effets déshumanisants qui frappent les populations autochtones, lui-même les désigne à l’aide de tournures impersonnelles (« arabes », 104), voire racistes (« fanciulli di cioccolatto » (104 et les représente de manière stéréotypée comme le prouve le portrait qu’il fait d’une femme soudanaise avec son enfant dont il évoque « les superbes mamelles noires » (« delle mammelle nere stupende » (111)), « les yeux noirs comme l’Afrique » (« due occhi neri come l’Africa » (111)) et « les trente-deux dents très blanches » (« con trentadue denti bianchissimi » (111)).
Bibliographie :
Alberta Fasano, « “Così Tripoli mi apparve”. Il paesaggio libico in due reportages di Carlo Emilio Gadda », in Siriana Sgavicchia/Massimiliano Tortora (eds.), Geografie della modernità letteraria, Atti del XVII Convegno della MOD 10-13 giugno 2015, tomo 1, Pisa, edizioni ETS, 2017, pp. 387-393.
Carlo Emilio Gadda, Il castello di Udine, presentazione di Guido Lucchini, Milano, Garzanti, 1999.
Les citations données dans ce parcours vont à cette édition.
Manfred Hardt, Geschichte der italienischen Literatur, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 2003.
Christophe Mileschi, Gadda contre Gadda. L’écriture comme champs de bataille, Grenoble, ELLOG, 2007.
Benito Mussolini, « Il viaggio in Libia », in id., Scritti e discorsi dal novembre 1936 al maggio 1938, Milano, Ulrico Hoepli Editore, 1938, pp. 65-66.
John Urry, The Tourist Gaze, second edition, London et al., SAGE Publications, 2005.
Cette ambivalence se prolonge dans le deuxième article sur Tripoli, consacré à la visite des ruines de Leptis Magna dans la colonie italienne de Lybie (Fig.6). Dès l’occupation italienne de la Tripolitaine qui fait suite à la guerre italo-turque de 1911-1912, des fouilles archéologiques ont été entreprises à Tripoli et Cyrène, pour valoriser l’héritage romain en Afrique et détruire à la fois le patrimoine phénicien et islamique. À partir de ces fouilles, une véritable politique des ruines se développe pour légitimer la présence italienne en Afrique du Nord, fondée sur l’expansion de l’empire romain et le mythe du mare nostrum. Cette politique archéologique sera encore accélérée sous le régime fasciste. La visite de Benito Mussolini aux ruines de Leptis Magna en 1926 fut orchestrée par les médias. Dans « Crociera mediterranea », le narrateur-voyageur consacre un passage plutôt bref à la visite de Leptis Magna tout en mettant en valeur sa fascination à l’égard de cette « main-d’œuvre parfaite » :
« La rigueur exécutive de Rome a laissé dans ces constructions une empreinte indélébile. Et la visite de Leptis est impressionnante. Plus vaste et plus monumentale que Pompéi, agrandie dans un style auguste grâce à l’amour filial de Septime, n’étaient les nuances, les lumières, les subtilités imperceptibles de la diversité, on pourrait se dire entouré par la grandeur même de Rome ».
« il rigore esecutivo di Roma ha lasciato in queste costruzioni il suo segno intraducibile. E la visita a Leptis è cosa impressionante. Più vasta e più monumentata di Pompei, cresciuta a forme auguste per l’amore filiale di Settimio, se non fossero tonalità, luci, sfumature impercettibili della diversità, si direbbe di essere circondati dalla grandezza stessa di Roma » (109-110).
Comparé aux récits de voyage coloniaux d’alors, la « Crociera mediterranea » marque sa différence, non seulement par la brièveté de sa description des ruines, mais aussi par le contraste dressé d’avec la grandeur romaine, qui ne serait plus perceptible au voyageur contemporain. Chez Gadda, la visite de Leptis Magna est mise en regard d’autres impressions de voyage qui font contraster la richesse du Grand Hôtel de Homs, où il loge, et la pauvreté de la population employée au restaurant de l’hôtel ou, pire encore, qui demande l’aumône dans les rues. Cette même dichotomie caractérise sa visite au marché où, s’il fait l’éloge de l’aménagement urbanistique dû aux Italiens, il relève concomitamment la misère urbaine, évoquant les ghettos où se trouve confinée la population d’origine arabe et ses rencontres avec des gens affamés. Sa sortie sur l’esplanade qui surplombe la mer, par laquelle l’article se conclut, vaut néanmoins reconnaissance du succès de la planification urbaine tournée vers la Méditerranée. Il évoque ainsi la Rotonde construite en l’honneur des héros italiens de la guerre coloniale par l’architecte Armando Brasini (1879-1965), qui fut à l’origine de la reconstruction urbaine décrétée par le régime fasciste (Fig.7) :
« Je sortis sur la haute esplanade, au-dessus de la mer bleue : en bas, près des rochers, les guérites du Balneario accueillaient, après un joyeux va-et-vient, les gens prêts à plonger. C’est l’esplanade appelée “Piazzale della Vittoria” où se dresse la Rotonda del Brasini (et où la mer s’étend à l’infini), qui a accueilli les héros et leur mémoire. Un indigène m’a guidé dans la chapelle, où j’ai lu, inscrits dans le marbre, les noms des héros ».
« Uscii sull’alta spianata, sopra il mare bleu : giù alla scogliera, le garitte del Balneario accoglievano, dopo un lieto andirivieni, la gente prossima al tuffo. È la spianata detta « Piazzale della Vittoria » e la Rotonda del Brasini vi sorge (e il mare infinitamente vi approda), la quale accolse gli eroi e la loro memoria. Un ascaro mi guidò nel sacello, dove inscritti nel marmo, lessi i nomi degli eroi » (113).
Bibliographie :
Stefan Altekamp, « Italian Colonial Archaeology in Libya 1912–1942 », in Michael L. Galaty/Charles Watkinson (eds.), Archaeology under Dictatorship, New York et al., Kluwer Academic/Plenum Publishers, 2004, pp. 55-73.
Irene Barbiera, « Die bekannten Soldaten. Kriegerische Maskulinität und das Bild römischer Soldaten und frühmittelalterlicher Krieger von der Unità bis zum Faschismus », in Eva Kocziszky (ed.), Ruinen in der Moderne. Archäologie und Künste, Berlin, Dietrich Reimer, 2011, pp. 103-122.
Ian D. J. Begg, « Fascism in the Desert. A Microcosmic View of Archaeological Politics », in Michael L. Galaty/Charles Watkinson (eds.), Archaeology under Dictatorship, New York et al., Kluwer Academic/Plenum Publishers, 2004, pp. 19-33.
Carlo Emilio Gadda, Il castello di Udine, presentazione di Guido Lucchini, Milano, Garzanti, 1999. Les citations données dans ce parcours vont à cette édition.
Olga Tamburini, « “La via romana sepolta dal mare”: mito del mare nostrum e ricerca di un’identità nazionale », in Stefano Trinchese (ed.), Mare nostrum. Percezione ottomana e mito mediterraneo in Italia all’alba del ’900, Milano, Angelo Guerini e Associati, 2005, pp. 41-95.
À la différence des récits de voyage coloniaux, la « Crociera mediterranea » de Gadda n’en appelle jamais à l’idée d’une Méditerranée latine ou au mare nostrum. En revanche, dans le dernier article du cycle, où sont décrites les escales en Grèce, la Méditerranée est explicitement présentée comme une communauté occidentale. Adoptant la tonalité érudite qui innerve aussi les deux premiers articles consacrés à l’itinéraire en mer Tyrrhénienne, il met en valeur la culture occidentale par opposition à la civilisation ottomane. À nouveau, le narrateur-voyageur se concentre sur l’aménagement infrastructurel réalisé par la main-d’œuvre italienne à Rhodes, l’île majeure du Dodécanèse, archipel occupé par l’Italie après la guerre italo-turque de 1911-1912 pour la Lybie (Fig.8), et baptisé, après le traité de Lausanne de 1923, « Isole italiane dell’Egeo ». La présence italienne en mer Égée revêtait un caractère colonial, notamment sous le gouvernorat de Mario Lago, entre 1924 et 1936, à laquelle Gadda fait explicitement référence dans son article. Pour le régime fasciste, le Dodécanèse assumait un rôle de plus en plus important, car il était perçu comme une pièce stratégique pour la marine italienne en Méditerranée occidentale et au Levant. Fouilles archéologiques et actions publiques entreprises par le régime fasciste y assumaient la même fonction qu’en Afrique : asseoir une politique de prestige. Dans la « Crociera mediterranea », le narrateur-voyageur fait la connaissance d’un officiel italien qui vante la politique urbanistique du gouverneur Mario Lago et énumère les réussites que sont les écoles, les hôtels, le stade, l’église, la caserne et la Résidence (116). L’opération de rénovation et d’assainissement des bâtiments est comparée à une purification culturelle qui efface les traces de l’occupation turque de Rhodes afin de refaire briller un patrimoine culturel ancré dans la Méditerranée :
« L’enduit turc gratté a redonné à voir le mur en pierre de taille, la loggia murée s’est ouverte le matin, aux géraniums et aux hirondelles, l’escalier en gradins extérieur, dans la cour ou à côté de la maison, porte prémonition de la mer, qui ne divise pas celle-ci, mais l’unit, avec la Ligurie et la Toscane, Avignon et la Provence, Venise, Brindisi et l’Espagne. On pense à une communauté idéale d’Occident ».
« L’intònaco turco grattato via ha ridato alla luce il muro in pietra di taglio, la loggia murata s’è aperta al mattino, ai gerani e alle rondini, la scala a gradinata esterna, nel cortile o in fianco alla casa, reca presagio del mare, che non divide quella, ma la unisce, con Liguria e Toscana, Avignone e Provenza, Venezia, Brindisi e Spagna. Si pensa a un ideale comunità dell’Occidente » (116).
La Méditerranée est envisagée comme un pont réunissant la Ligurie, la Toscane, Avignon et la Provence, Venise, Brindisi et l’Espagne. L’énumération des villes, régions et pays méditerranéens se limite à l’Italie, à la France et à l’Espagne, excluant tout héritage culturel musulman en Méditerranée. Les escales à Tripoli et à Rhodes constituent donc le centre du reportage de voyage et servent de fond à la création d’une image de la Méditerranée qui, bien qu’elle ne coïncide pas avec le mare nostrum fasciste, s’affirme déterminée par une dominante occidentale et eurocentriste. Cette vision exclusivement eurocentriste de la Méditerranée perd de sa cohérence lorsque l’auteur réunit ces textes dans le recueil Il castello di Udine, introduit par une note expositive attribuée au philosophe musulman andalou Averroès (Fig.9) :
« Les éditeurs de Solaria m’ont chargé de commenter les écrits de Gadda (C. E.) rassemblés dans le présent volume intitulé
LE CHÂTEAU D’UDINE
Travail ardu. Et du fait de l’épaisseur des épines sur lesquelles ledit monument a été édifié et en raison de la rareté des signes, il me faut contenir mes commentaires. Une ancienne familiarité me rapproche de Gadda (C. E.) : ainsi, ma traduction pourra être considérée comme faisant autorité et valable, dans la mesure où le permettent, du moins, l’ambiguïté de ses manières et de ses procédés. Je serais heureux si mon travail était récompensé par la faveur du public et si, grâce à lui, le complexe Héraclite de la Via San Simpliciano paraissait moins obscur aux clairs génies d’Italie.
Dr Feo AverroisFlorence,
le 14 novembre de l’an 1933 de N. S.
XII “a fascibus restitutis” ».
« Gli editori di Solaria mi hanno commesso d’annotare gli scritti del Gadda (C. E.) raccolti nel presente volume al titolo
Il castello di Udine
Duro lavoro. E per il folto de’ pruni, in che la detta fabbrica è stata levata, e per la esiguità de’ segni, onde ho a contenere il commento. Mi fa prossimo al Gadda (C. E.) un’antica dimestichezza: così la mia traduzione sarà da poter essere considerata autorevole e valida, quanto consente, almeno, l’ambiguo de’ di lui modi e processi. Lieto se alla mia fatica sarà dato il premio del favor pubblico e se per essa doverà parer meno oscuro, ai più chiari Ingenii d’Italia, il convoluto Eraclito di Via San Simpliciano.
Dott. Feo AverroisFirenze,
li 14 novembre dell’anno 1933 di N. S.
XII ‘a fascibus restitutis’ ».
En s’identifiant à cet éminent médecin, philosophe et commentateur d’Aristote originaire d’Al-Andalus dont il emprunte le nom dans une allusion à un célèbre vers de l’Enferde Dante 1, l’auteur crée une voix parallèle fictive et singulière qui contrebalance l’image occidentale de la Méditerranée. Cette voix dissidente paratextuelle sape, au moins symboliquement, la formation impériale de l’itinéraire. Alors que d’un point de vue géohistorique, les étapes du voyage sont des lieux symboliques d’une identité méditerranéenne de la nation italienne, d’un point de vue littéraire, d’autres substrats culturels s’y ajoutent. Bien que l’itinéraire circumméditerranéen – avec son départ à Gênes et son retour à Venise – soit l’expression d’un mouvement de pensée continu et cumulatif qui unifie l’espace méditerranéen sous l’égide eurocentriste, le texte lui-même brise par endroits cette logique grâce à sa structure stratifiée qui est en outre dédoublée dans sa publication aux éditions Solaria par cette voix d’un représentant de la Méditerranée transculturelle.
1 Martha Kleinhans, « Satura» und «pasticcio»: Formen und Funktionen der Bildlichkeit im Werk Carlo Emilio Gaddas, Tübingen, Max Niemeyer, 2005,reprint 2011,p. 51. Il s’agit du vers 144 dans le chant IV de l’Inferno de Dante : « Averois, che ’l gran comento feo », par lequel Dante conclut la galerie de penseurs illustres de l’âge préchrétien dans les limbes. Dante Alighieri, La divina commedia, testo critico della Societa dantesca italiana riveduto col commento scartazziniano rifatto da Giuseppe Vandelli, Milano, Hoepli, 1987, p. 35.
Bibliographie :
Dante Alighieri, La divina commedia, testo critico della Societa dantesca italiana riveduto col commento scartazziniano rifatto da Giuseppe Vandelli, Milano, Hoepli, 1987.
Carlo Emilio Gadda, Il castello di Udine, presentazione di Guido Lucchini, Milano, Garzanti, 1999.
Les citations données dans ce parcours vont à cette édition.
Martha Kleinhans, « Satura » und « pasticcio »: Formen und Funktionen der Bildlichkeit im Werk Carlo Emilio Gaddas, Tübingen, Max Niemeyer, 2005,reprint 2011.
Nicola Labanca, Oltremare. Storia dell’espansione coloniale italiana, Bologna, Società editrice il Mulino, 2002.
- Sara Izzo, Université de Salzbourg.










