Khalil Gibran (1883-1931) est un artiste inclassable. Né au Liban en 1883 mais très tôt parti aux États-Unis, il écrit d’abord en arabe puis en anglais.
Il est à la fois romancier, nouvelliste, conteur, essayiste, chroniqueur, pamphlétaire, dramaturge, poète et peintre (Fig.1, Fig.2). Chrétien dans un monde arabe majoritairement musulman, il est un trait d’union entre Orient et Occident. Pour Gibran, la langue arabe n’a pas d’avenir si elle ne se libère pas des moules anciens et du carcan des phrases littéraires superficielles. Elle disparaîtra si elle ne parvient pas à instaurer un véritable dialogue avec l’Occident et à intégrer l’influence de la civilisation européenne, en prenant toutefois garde à ne pas se laisser dominer par elle. Il n’hésite pas à prendre des libertés avec la langue ou à innover si le sens de la beauté ou de l’idée exige de déroger aux règles.
Cette libération linguistique s’accompagne d’une libération sociopolitique et religieuse. Gibran s’engage en faveur de l’émancipation du Liban et de la Syrie du joug ottoman tout en se montrant réservé quant aux visées occidentales sur la région par crainte de voir une occupation succéder à une autre. Il est le plus oriental des écrivains américains et le plus occidental des écrivains arabes. Cela du fait de son pays d’origine, le Liban, carrefour de civilisations où des peuples divers ont de tout temps commercé (Araméens, Phéniciens, Grecs, Arabes, Ottomans, Arméniens...). Sa pensée est ainsi placée sous le signe du syncrétisme, au confluent d’influences culturelles multiples qui intègrent le christianisme, l’islam, le soufisme, les grandes religions de l’Inde, la théosophie, la philosophie des Lumières... Elle offre une synthèse originale et poétique de la sagesse orientale et de l’imaginaire occidental du progrès et, en même temps, propose une mystique métareligieuse tant ses personnages veulent dépasser les points de vue réductionnistes de telle ou telle religion pour atteindre ce qu’elles ont de commun. Dans ses œuvres, le supra-confessionnalisme de Gibran apparaît de manière très nette. En effet, il n’est pas question de rites ni de pratiques spécifiques mais plutôt de se laisser submerger par la beauté qui nous entoure. Il s’agit d’être ouvert, d’être capable d’aller vers l’autre et de l’aimer. Car la vision religieuse de Gibran est syncrétique, elle embrasse, elle ne se replie pas sur elle-même.
Dans Le Fou (1918), Gibran met en scène une série de conversations entre un philosophe et un “fou” qui livre son point de vue sur la vie et la société. Livre de paraboles, il a été publié immédiatement après la Première Guerre mondiale et la “démence” qui l’a caractérisée. Deux ans plus tard, il poursuit sa réflexion dans Le Précurseur, dont la trame fait également appel à des paraboles qui mettent en avant une voix qui crie dans le désert et qui brûle de se trouver un successeur : « De nos cendres un plus grand amour s’élèvera. Il rira au soleil et il sera immortel ». Selon Gibran, chacun peut être l’artisan de son propre destin : « Vous êtes votre propre précurseur, et les tours que vous avez érigées ne sont que les fondations de votre moi géant. Et ce moi sera à son tour une pierre angulaire ».
Dans cet ouvrage,Khalil Gibran explique et développe sa théorie de la réincarnation et de l’évolution du moi individuel. La vie de l’homme est immortelle car la succession des cycles de la mort et de la renaissance est infinie.
L’œuvre suivante est la plus connue de l’auteur, celle qui lui a valu une renommée internationale, Le Prophète. Le personnage éponyme est un sage qui répond aux questions posées par des villageois sur différents aspects de l’existence humaine. Dans un langage poétique, l’auteur mélange les références aux traditions mystiques occidentale et orientale.
Quelques années plus tard, il publie Jésus, fils de l’homme qui est un prolongement du Prophète. C’est un livre dans lequel il met en scène soixante-dix-huit personnages qui tous ont croisé le Christ et qui le décrivent chacun avec sa sensibilité propre, ce qui permet à Gibran de multiplier les points de vue et, ainsi, de rendre compte de la richesse et de la complexité du personnage. Jésus est également celui qui, pour Gibran, permet à chacun de se dépasser, de déborder son individualité et d’aller vers Dieu afin de se réaliser pleinement.
Le dernier ouvrage publié du vivant de Khalil Gibran a pour titre Les Dieux de la terre et présente une discussion entre trois dieux qui représentent chacun une tendance du cœur humain : le désir d’anéantissement, la volonté de puissance et l’amour comme sens de la vie. L’amour qui triomphe car il parvient à guider les deux autres sur le chemin de la beauté.
Comme Gibran le craignait, au XXe siècle, l’Orient qu’il a quitté est devenu le théâtre de luttes fratricides sanglantes. Une occupation a succédé à une autre et les populations ont été dressées les unes contre les autres par des chefs religieux et politiques inconséquents. De part et d’autre de la Méditerranée, les peuples se replient sur leur identité et personne ne semble vouloir aller vers l’autre. Dans ce contexte, les œuvres de Khalil Gibran constituent un référent précieux : toujours d’actualité, elles appellent à neutraliser les tensions.
Bibliographie :
Œuvres de Khalil Gibran :
Khalil Gibran, Œuvres complètes, Paris, Robert Laffont, 2006.
Khalil Gibran, Le Fou, Paris, Gallimard, 2022 [1918].
Khalil Gibran, Le Précurseur, Paris, Fayard, 2000 [1920].
Khalil Gibran, Le Prophète, Paris, Flammarion, 2017 [1923].
Khalil Gibran, Jésus, fils de l’homme, Paris, Fayard, 2008 [1928].
Khalil Gibran, Les Dieux de la terre, Paris, Fayard, 2003 [1931].
Sur Khalil Gibran :
Rafic Chikhani, Religion et société dans l’œuvre de Ǧubrān Khalil Ǧubrān, Beyrouth, Publications de l’Université libanaise, 1997.
Jean-Pierre Dahdah, Khalil Gibran, Paris, Albin Michel, 2004.
Jean-Pierre Dahdah, Le Dictionnaire de l’œuvre de Khalil Gibran, Paris, Dervy, 2005.
Christian Elleboode, Jésus, l’héritier, histoire d’un métissage culturel, Paris, Armand Colin, 2011.
Jad Hatem, La Mystique de Gibran et le supra-confessionnalisme religieux des chrétiens d’orient, Paris, deux océans, 1999.
Daniel S. Larangé, Poétique de la fable chez Khalil Gibran (1883-1931), Paris, L’Harmattan, 2005.


