Dans le roman d’Emmanuel Ruben (Fig.1), publié en 2022, ce sont les femmes de la famille qui assurent la transmission de l’histoire familiale et quand le grand-père du narrateur meurt, sa grand-mère est comparée à la juive errante.
Significativement, il est un objet qui est dans la famille depuis plusieurs siècles et qui aurait appartenu à la Kahina (Fig.2), un chandelier de Hanoukkah, un chandelier à neuf branches, seul élément de stabilité dans une histoire mouvementée. Ce sera le seul objet que la grand-mère rapportera d’Algérie après l’indépendance du pays. Emmanuel Ruben, exploitant la symbolique, a comparé son roman à un chandelier de papier au motif que, divisé en neuf chapitres, il commence par une réunion de famille un soir de Hanoukkah durant laquelle les femmes vont, chacune à son tour, allumer une des neuf bougies du chandelier.
Dans Les Méditerranéennes, la violence de la colonisation n’est pas seulement suggérée, elle est décrite dans plusieurs passages. L’auteur rappelle que l’entreprise coloniale française n’est que la dernière d’une longue liste. En effet, l’Algérie a été occupée successivement par les Berbères et les Phéniciens, par les Numides et les Romains, par les Vandales et les Byzantins, par les Arabes et les Ottomans puis, à partir de 1830, par les Français (293). Il sera ensuite question du massacre de Guelma, le 8 mai 1945, au cours duquel des centaines de manifestants algériens ont été tués par les Français. En écho à cette histoire douloureuse, Rose, une des tantes de l’auteur, en conclut que « Faire la guerre était le métier des hommes tandis que construire des ponts – des ponts entre les peuples et les générations, des ponts entre la ville et la campagne – était le métier des femmes » (89). Tandis que, pour la tante Myriam, la France a repris d’une main ce qu’elle avait donné de l’autre (188). Par là, elle fait allusion à l’ambivalence de l’État français à l’égard des juifs algériens, « ces citoyens nés au cours du siècle précédent, entre le décret Crémieux et l’Exposition universelle de 1900 et qui ne tenaient pas plus que cela, semblait-il, à finir leurs jours de l’autre côté de la mer, dans cette patrie nordique qui les avait naturalisés puis dénaturalisés, qui leur avait fait découvrir la poésie de Victor Hugo et les gaz de combat, le bulletin de vote et la boue des tranchées, l’étoile jaune et la Légion d’honneur, les cités HLM et les camps de concentration et dont il faudrait bien se résoudre un jour à sucer les pissenlits par la racine » (282).
Les clivages entre communautés sont également présents sous la forme du ressentiment que les Arabes éprouvent à l’égard des colons dans un cas, à l’égard des colons et des juifs dans l’autre. Le narrateur évoque la haine envers les juifs, vieille de deux mille ans (144), attisée par le décret Crémieux naturalisant les juifs d’Algérie où, selon le parrain de Samuel, il faut voir « l’origine des emmerdements ; car, disait-il, sans ce maudit décret, juifs et musulmans n’auraient jamais été séparés et nous aurions toujours notre place au soleil » (57-58). Une séparation des deux communautés qui a eu pour conclusion tragique le massacre des juifs de Constantine en 1934. Mais c’est aussi, bien sûr, le contexte des années 1930, ajouté à un siècle de présence française en Algérie, qui est à l’origine de ce que la tante Myriam appelle « le dernier pogrom de France » (136) : « pour qu’une telle atrocité fût possible, il suffisait qu’intervînt un nouveau ferment de haine et de division : après cent ans de violence coloniale, cent ans de sabre et de goupillon, l’antisémitisme à la française, extatique et véhément comme un torrent de boue, avait fini par réveiller les eaux dormantes de l’antisémitisme proverbial des musulmans qui se souvenaient de l’éternel bouc émissaire : s’ils vivaient dans la misère, s’ils étaient exploités, s’ils crevaient de faim, si les récoltes étaient mauvaises, c’était toujours la faute des juifs » (161).
Par ailleurs, une autre division existe au sein de la société algérienne, celle qui pose les Arabes aux berbères. À Paris, lors de la grande manifestation qui a suivi l’attentat contre Charlie Hebdo et le supermarché Hypercacher, Samuel rencontre une jeune femme, Djamila, avec qui Samuel va avoir une relation amoureuse et qui se définit ainsi : « Je ne suis pas arabe ni musulmane, Samuel. Comme la plupart des Algériens, je suis berbère » (212). Quelques années plus tard, elle se rend en Algérie pour participer à ce qu’elle appelle « la révolution », une série de manifestations pacifiques visant à chasser l’oligarchie au pouvoir depuis l’indépendance du pays. Djamila se retrouve alors en garde à vue pour avoir arboré le drapeau berbère, ce qui aurait pu lui valoir une condamnation à dix ans de prison sans l’intervention d’un de ses oncles. Les Méditerranéennes développe un schéma similaire à propos de la guerre d’Algérie où les juifs appartiennent aux deux camps. Le grand-père de Samuel rappelle que le statut du juif a changé : « La France a fait de lui, malgré sa peau couleur d’olive, ses traits berbères et ses cheveux quasi crépus, un petit Blanc. En 1954, il n’est plus le Juif indigène dénaturalisé de 1940, il est algérien et français, colonisateur et colonisé, esclave et maître, oppresseur et opprimé » (241). Plus loin, c’est plus clair encore : « Comme la plupart des juifs et des militants communistes, il se sentait coupé en deux : une moitié de son être aspirait à la décolonisation, à l’indépendance de l’Algérie, et se demandait s’il ne fallait pas prendre le maquis ; l’autre moitié se voulait fidèle à la République, à cette France venue substituer sur cette terre d’Afrique la civilisation à la barbarie. Mais il réalisait de plus en plus à quel point cette mission civilisatrice de la France était un mensonge éhonté : à l’heure où l’armée française pratiquait la torture à grande échelle et sans métaphore » (254). Placé dans une situation impossible, le grand-père du narrateur finira par se suicider laissant sa femme partir seule pour la France avec six enfants. Au moment du départ, s’impose à elle la violence paranoïaque de cette double guerre civile dans laquelle les Français, comme les Arabes, s’entretuent (312).
Pour autant, la séparation d’avec la France demeure incomplète dans la mesure où, peu de temps après l’indépendance, de nombreux Arabes ont émigré vers l’ancienne puissance coloniale. Ce qui fait dire à la tante Déborah : « Tu crois fiston qu’ils nous suivront toute notre vie ? Nous leur avons laissé leur pays, pourquoi sont-ils venus prendre le nôtre ? L’Algérie fait deux millions de kilomètres carrés, cinq fois plus que la France, c’est le plus grand pays d’Afrique, le plus grand pays arabe, le plus grand pays méditerranéen, tu crois pas qu’ils ont assez de place pour tout le monde ? Et en plus ils voudraient nous reprendre Israël, qui est grand comme un mouchoir de poche ? » (352).
Le déracinement s’affirme comme un thème majeur, qui concerne l’ensemble des personnages. Samuel se demande ainsi comment sa tante Myriam a pu « passer de Constantine à Besançon, des hauts plateaux arides de Numidie aux vallées humides et boisées du Jura » (159). D’autant que l’arrivée en France a constitué un traumatisme pour la majorité des rapatriés d’Algérie : « La plupart des oncles et des tantes avaient claqué derrière eux la porte de l’Afrique et ne voulaient plus entendre parler de la guerre, de l’exil et des premiers jours sur le sol métropolitain, où les pieds-noirs étaient priés, comme l’annonça le maire de Marseille et futur ministre de l’intérieur, d’aller se faire pendre ailleurs » (315). D’autres membres de la famille, comme la tante Rachel, ne se sentant pas bien en France, rejoignent Israël. Dans le cas des pieds-noirs d’Algérie, le déracinement se transforme en exil quand le retour au pays d’origine s’avère impossible, aussi le narrateur qualifie-t-il sa famille de « nostalgérique » (156), actant que chacun de ses membres a « hérité d’une tare ou d’une blessure liée à la guerre et à l’exil » (403). Dans son cas, alors qu’il est né bien après la guerre d’Algérie, il estime que cette blessure se traduit par une « incapacité à se fixer quelque part, campant en banlieue parisienne avant de repartir à l’étranger, déménageant tous les deux ans, vivant toujours entre deux trains, deux avions, deux bateaux, deux bus, ne se sentant chez lui nulle part, sinon dans une chambre d’hôtel ou sur un siège de passager, étant toujours attiré par les frontières, ces lignes virtuelles qui garantissent le plus sûr des dépaysements » (403-404). Rien n’est plus sûr si l’on considère la réflexion sur l’identité que soulève le personnage principal, Samuel, dont la démarche est placée sous le signe du questionnement. Et ce dès l’incipit : « Demain déjà, ce sera trop tard pour leur poser les bonnes questions, se répète Samuel dans le train qui l’emporte vers le nord et l’éloigne à nouveau des siens ». Observant le reflet de son visage dans la vitre, il remarque : « Son long nez busqué qu’il a toujours cru juif alors qu’il pourrait être berbère se tient là, au milieu, tel un point d’interrogation » (11). Samuel a pour patronyme Vidouble, ce qui ne peut manquer d’évoquer une vie double, une double vie, en accord avec sa double identité, sa double appartenance. Se rendant en Algérie sur les traces de ses ancêtres, Samuel est pris de tremblements qu’il attribue à ce qu’il appelle « le vertige des origines » (121). Alors qu’il n’a rien ressenti en atterrissant à Tel-Aviv, à Alger son pouls bat plus fort et il sent son cœur s’agiter dans sa cage thoracique (230). Pour certains membres de sa famille, les juifs d’Algérie viendraient de Pise ou de Livourne, hypothèse que Samuel balaie faute d’avoir éprouvé ce vertige des origines (126) lors de son voyage en Toscane. Et au vrai, il semble que la part orientale de la famille de Samuel l’emporte sur la part juive : « Alors que partout en Israël il s’attendait à retrouver le charivari tragi-comique des juifs qu’il avait connus dans son enfance, où les rires se mêlaient toujours aux larmes, il devait se rendre à l’évidence que ce n’était pas la part juive mais la part orientale, berbère, arabe, africaine, qui donnait tant de couleur à sa famille maternelle » (332) (Fig.3).
Au cours du dîner de Hanoukkah, les langues se mélangent et, autour de la table, on entend aussi bien des invectives en français que des jurons en arabe et des prières en hébreu (14-15).
Au début du roman, la grand-mère du narrateur, double de l’auteur, avance que, si elle n’était pas analphabète, elle écrirait des romans, pas des romans guerriers mais des romans pacifiques. Voici comment elle présente les choses : « La Bible nous parle d’Adam et Ève au Paradis et raconte que nous étions esclaves du Pharaon en Égypte – je ne sais pas s’il est vrai que nous avons été chassés d’Égypte ou du Paradis mais souviens-toi qu’il était une fois un pays dans lequel nous vivions heureux parmi les Arabes et les Français, malgré le turbin, les brimades et la misère » (21). Dans cette scène qui s’apparente à une mise en abyme, elle demande à son petit-fils d’écrire ce livre. Et de fait, l’auteur montre à l’envi que juifs et musulmans ont très longtemps vécu en paix en Algérie. Il insiste sur ce qui unit les deux communautés, qui ont été séparées mais qui savent que cette cohabitation a existé. Ainsi, quand Samuel se rend à Constantine sur les traces de ses ancêtres, il rencontre un Algérien habitant Marseille, venu voir la maison de son grand-père. Il est accompagné de son fils Isaac, Ishaq en arabe. Et quand Samuel lui demande pourquoi il a donné à son fils un prénom biblique aussi connoté qu’Isaac, l’homme répond en souriant : « Tu sais, mon frère, nous descendons tous d’Abraham » (151). En effet, l’expression “religions abrahamiques” s’est aujourd’hui imposée dans une perspective comparatiste pour désigner les trois religions monothéistes, mettant l’accent sur les ressemblances plutôt que sur les différences. Le voyage en Algérie de Samuel est, lui, en partie motivé par le désir d’aller se recueillir sur la tombe de ses ancêtres. Il semble au narrateur qu’au temps de la guerre d’Algérie les personnes les plus âgées de sa famille ont tout fait pour mourir dans leur pays : « On aurait cru qu’ils s’étaient donné le mot, à celui qui s’éclipserait le plus vite, s’enfuirait le plus vite sous terre comme une taupe, avant que ce ne soit foutu pour de bon, avant que la terre ne se dérobe sous leurs pieds, avant qu’on ne leur arrache ce vaste pays qu’ils avaient tant aimé. Entre le cercueil et la valise, ils avaient choisi le cercueil » (282). Leur famille ayant vécu en Algérie depuis plusieurs siècles, nous comprenons qu’ils préfèrent demeurer auprès de leurs ancêtres quand ils sentent la mort approcher. De la même façon, les membres de la famille de Samuel ne pouvaient se sentir chez eux en France où ils n’avaient aucun mort. Le narrateur s’en explique au reste à la fin du roman, après la mort de sa grand-mère : « Un proverbe algérien dit qu’on n’est de nulle part tant qu’on a pas un mort sous ses pieds. Cela faisait donc trente-cinq ans qu’ils étaient tous de nulle part, trente-cinq ans qu’ils étaient des exilés, des déracinés, des dépatriés, et la mort de leur reine mère à tous, la disparition de cette matriarche qu’ils croyaient tous immortelle leur rendait un semblant de pays : désormais ils seraient d’ici, ils seraient de Villechassieux, ils seraient de la banlieue » (395). Regardant, depuis le cimetière, la cité HLM dans laquelle il a grandi, Samuel observe qu’il y a désormais des antennes paraboliques à tous les étages, en tirant la conclusion que d’autres immigrés, à l’instar de sa grand-mère, de sa mère, de ses oncles et tantes trente-cinq ans plus tôt, ont traversé ce qu’il appelle « la mer frontière » pour recommencer leur vie en France (395).
Bibliographie :
Marie-Françoise Attard-Maranchini, Émile Temime, Le Cosmopolitisme de l’entre-deux-guerres (1919-1945), Aix-en-Provence, Edisud, 1990.
Abdellah Taïa, Vivre à ta lumière, Paris, Seuil, 2022.
Toutes les citations données ici vont à cette édition.
Youssef Ferdjani, « Quand les frontières entre France et Maghreb s’effacent. Les Méditerranéennes d’Emmanuel Ruben et Vivre à ta lumière d’Abdellah Taïa », in Youssef Ferdjani et Laure Lévêque (dir.), La Méditerranée, frontière ou trait d’union ?, Arcidosso, Effigi, « Babel Transverses », 2025, pp. 77-90.
Emmanuel Ruben, Les Méditerranéennes, Paris, Stock, 2022.
Toutes les citations données ici vont à cette édition.
Elsa Anselme, « Les Méditerranéennes d’Emmanuel Ruben : à la recherche de l’Algérie perdue », Marianne, 15 septembre 2022.
Zoé Courtois, « Les Méditerranéennes d’Emmanuel Ruben : à la lumière du chandelier à neuf branches », Le Monde des livres, 23 septembre 2022.
Youssef Ferdjani, « Quand les frontières entre France et Maghreb s’effacent. Les Méditerranéennes d’Emmanuel Ruben et Vivre à ta lumière d’Abdellah Taïa », in Youssef Ferdjani et Laure Lévêque (dir.), La Méditerranée, frontière ou trait d’union ?, Arcidosso, Effigi, « Babel Transverses », 2025, pp. 77-90.
Astrid de Larminat, « Les Méditerranéennes d’Emmanuel Ruben: la longue histoire des Juifs d’Algérie », Le Figaro, 14 septembre 2022.
Yasmine Youssi, « Les Méditerranéennes d’Emmanuel Ruben », Télérama, 14 septembre 2022.



