Ce roman dédié à la cause de l’indépendance hongroise qu’est Mathias Sandorf semblerait de prime abord devoir orienter l’action vers l’espace de la Mitteleuropa. Mais ce serait compter sans les ennemis des champions de la résistance à l’assimilation autrichienne qui, en éventant la tentative de soulèvement national menée par Sandorf, ouvrent au héros les voies de l’exil, décentrant la géographie romanesque du beau Danube bleu vers les riants rivages du bassin méditerranéen.
D’autant que la genèse du texte s’alimente aux deux croisières en Méditerranée effectuées par Jules Verne qui, après avoir rallié Alger depuis Lisbonne à l’été 1878, voit les choses à plus grande échelle en 1884, dans un périple qui le mène de Nantes à Vigo et Lisbonne puis, après avoir passé Gibraltar, à Oran, Bône, Malte, Syracuse, Naples et Anzio (Fig.1). Soit sur la scène même de cette histoire qu’il projette encore d’intituler Méditerranée – ou En Méditerranée – et à laquelle Verne s’attèle en 1883, annonçant à son éditeur devoir se « mettre à la poursuite » d’un roman qu’il tient « à faire sur toute la Méditerranée française, italienne, espagnole, autrichienne, grecque, turque, égyptienne, tripolitaine, tunisienne, algérienne, marocaine et même anglaise », précisant : « je désire que le lecteur connaisse de la Méditerranée tout ce qu’on en doit connaître, et voilà pourquoi l’action transporte le lecteur en vingt points différents de son littoral ».
Le pari sera tenu et les changements de décor démultiplient une action dont les péripéties se partagent entre Trieste, Raguse (Fig.2), Pisino (Pazin), les bouches de Cattaro (Kotor), Rovigno (Rovinj), Zara (Zadar), Brindisi, Malte, Syracuse, Catane (Fig.3), Ceuta, Tétuan (Tétouan), Gibraltar (Fig.4), Tripoli, Carthage, Monaco (Fig.5) ou Nice, la géographie romanesque s’appuyant en outre sur des flashes-back qui prennent en compte le passé du personnage principal pour, via Otrante et Céphalonie, gagner l’Asie Mineure et le Moyen-Orient – Smyrne, Karahissar, Binder, Adana, Haleb (Alep), Damas ou Homs –, cartographie à laquelle il faut encore ajouter un point qui, pour être fictif, n’en est pas moins essentiel en l’espèce de l’île d’Antékirtta, nichée au fond du golfe de Tripoli, « entre la régence de Tripolitaine et la Cyrénaïque » (217). C’est donc à bon droit que Jules Verne pouvait se targuer d’avoir « donné à [son] récit toute la Méditerranée pour cadre », au point que l’insertion d’une carte s’avère nécessaire pour suivre les héros bondir d’un port à un autre (Fig.6).
L’action s’ouvre sur les bords de la Méditerranée, à Trieste (Fig.7), en Illyrie, en mai 1867, au lendemain de la signature du Compromis austro-hongrois qui voit la Double monarchie succéder à l’Empire autrichien, mettant d’emblée la question des nationalités au cœur des enjeux romanesques comme, secondé par Étienne Bathory et Ladislas Zathmar, le comte Mathias Sandorf, « Magyar de haute naissance, dont la vie entière se résumait en ces deux sentiments : la haine de tout ce qui était germain, l’espoir de rendre à son pays son autonomie d’autrefois » (27) entreprend de profiter de ce que « la guerre franco-italienne de 1859 [a] porté un coup terrible à la puissance autrichienne » (29), qui vient encore d’être écrasée par la Prusse à Sadowa, pour tenter « un mouvement séparatiste » (30) qui rende leur indépendance à huit millions de Hongrois (35).
C’est aussi dès son seuil que le roman se place sous le signe du cosmopolitisme, comme dans une Trieste où les influences étrangères sont si mélangées qu’elles en deviennent indémêlables, deux personnages moins recommandables, un Sicilien et un Tripolitain, Zirone et Sarcany, échangent en italien (Fig.8). À défaut d’autre chose puisque, aussi bien, Sarcany « parlait aussi couramment [...] les autres idiomes de la Méditerranée » (7). Au reste, c’est bien du grand code dans son ensemble qu’il semble s’être rendu maître quand, s’étant par hasard saisi d’un pigeon voyageur qui transportait pour les conjurés les secrets du déclenchement de l’insurrection, il parvient à percer le chiffre du message, avant de vendre, avec son complice, les factieux aux autorités autrichiennes, riant sous cape d’apparaître comme « deux honnêtes patriotes, qui auront arrêté à son début une conspiration contre le royaume d’Autriche ! » (72) (Fig.9).
L’émancipation de la Hongrie en sera remise d’un demi-siècle et ses défenseurs, condamnés à mort, iront la pleurer dans la forteresse de Pisino (Pazin), réputée inviolable. Comme avant lui Edmond Dantès au château d’If – le roman est d’ailleurs dédié à Alexandre Dumas Fils et à la mémoire de son père, Jules Verne déclarant dans l’envoi : « Dans cet ouvrage, j’ai essayé de faire de Mathias Sandorf le Monte-Cristo des VOYAGES EXTRAORDINAIRES » (4) –, Sandorf y médite une vengeance qui abatte sur les traîtres les foudres de la justice immanente.
Elle exigera plus de 15 ans de patients efforts et Sandorf, échappé de la citadelle, d’abord avec Bathory (Fig.10), puis seul survivant, la poursuivra sur tous les bords de la Méditerranée sans que, dans cette resucée du Comte de Monte-Cristo (1844), on puisse établir une typologie qui rende compte de la valeur morale des populations du pourtour méditerranéen : haute pour les Céphaloniotes, pour le Corse Andréa Ferrato, établi à Rovigo (Rovinj), qui donne asile au fugitif au mépris du bagne qui l’attend comme pour ses dignes enfants Maria et Luigi, pour les Provençaux Pointe Pescade et Cap Matifou qui, bien qu’ils aient emprunté à une toponymie algéroise pour se rebaptiser, se réclament « Français du midi de la France » (187), déplorable pour le Dalmate Toronthal, le Tripolitain Sarcany, l’Andalou Carpena, le Sicilien Zirone ou la Marocaine Namir..., mais sans qu’il soit pour autant possible d’étendre cette taxinomie à leur territoire d’origine.
Bibliographie :
Gilbert Bosetti, « Le mythe de Trieste chez Verne », Bulletin de la Société Jules Verne, n° 115, 1995, pp. 42-51.
Olivier Dumas, Piero Gondolo Della Riva, Volker Dehs (éds.), Correspondante inédite de Jules Verne et de Pierre-Jules Hetzel (1863-1886), Tome III (1879-1886), Genève, Slatkine, 1999.
Christophe Gauchon, « Jules Verne et la Méditerranée », Bulletin de la Société Jules Verne, n° 173, avril 2010, p. 11-27.
Laure Lévêque, « La Cité idéale, un idéal-type d’émancipation entre communs et dirigisme », Jules Verne, un lanceur d’alerte dans le meilleur des mondes, Paris, L’Harmattan, 2019, pp. 115-129.
Issam Marzouki, Jean-Pierre Picot (éds.), Jules Verne, l’Afrique et la Méditerranée, Paris-Tunis, Maisonneuve et Larose et Sud Éditions, 2005.
Bernard Sinoquet, « Jules Verne : escales à Oran », Verniana, 9.
Marie-Ève Thérenty, « La Méditerranée et la question coloniale : Jules Verne médiateur dans Mathias Sandorf », in Christine Reynier, Marie-Ève Thérenty (dir.), Les Médiateurs de la Méditerranée, MSH de Montpellier, Geuthner, 2013, pp. 181-197.
Jules Verne, Mathias Sandorf, Paris, Hetzel 1885.
Jules Verne, Mathias Sandorf, Ebooks libres et gratuits [1885]. Les citations données dans ce parcours vont à cette édition.
Sauvé par le sacrifice du pêcheur Ferrato (Fig.11) qui s’offre pour le « débarquer au-delà de la frontière autrichienne, en dehors des bouches de Cattaro » (143), l’évadé retrempe sa force d’âme dans l’Adriatique au moment où, dans cette Cattaro (Fig.12) que son étymologie – du grec καθαρός, pur – rend emblématique, Sandorf, nouveau cathare épris d’absolu, entame sa croisade contre les forces du mal.
Point de départ d’une odyssée initiatique et manichéenne, c’est à Cattaro que Sandorf, qui a touché à l’abjection humaine, plonge dans cette Méditerranée qui l’ondoie et lui offre une nouvelle naissance, ainsi qu’en témoigne sa résurrection sous les espèces du docteur Antékirtt.
Bibliographie :
Dictionnaire de géographie ancienne et moderne à l’usage du libraire et de l’amateur de livre... par un bibliophile, Paris, Didot, 1870, p. 296.
Monique Pelletier, Louis Bergès (dir.), Voyages en Méditerranée de l’Antiquité à nos jours,Bastia, Comité des travaux scientifiques et historiques, 2008.
Pierre-André Touttain, « Mathias Sandorf au château de Monte-Cristo », Cahiers de l’Herne, 25, Paris, 1974.
Car le fugitif s’est accroché à un steamer (Fig.13) qui l’a mené jusqu’à Brindisi (Fig.14), d’où il a gagné Smyrne. Là, il entreprend des études de médecine qui lui valent une grande réputation. Poursuivant sa formation, il parcourt l’Orient où, désormais, sa renommée le précède :
« En effet, depuis quelques années, autour du docteur Antékirtt, il s’était fait une sorte de légende dans tous ces pays légendaires de l’extrême Orient. L’Asie, depuis les Dardanelles jusqu’au canal de Suez, l’Afrique, depuis Suez jusqu’aux confins de la Tunisie, la Mer Rouge, sur tout le littoral arabique, ne cessaient de répéter son nom, comme celui d’un homme extraordinaire dans les sciences naturelles, une sorte de gnostique, de taleb, qui possédait les derniers secrets de l’univers. Au temps du langage biblique, il aurait été appelé Épiphane. Dans les contrées de l’Euphrate, on l’eut révéré comme un descendant des anciens Mages » (189).
Appelé à Homs, il parvient à guérir un riche Syrien perdu pour la science qui lui lèguera tous ses biens, préludant à un retournement de fortune : c’est d’être riche à millions qui avait valu à Sandorf d’être dénoncé aux Autrichiens par Sarcany, mais l’argent est aussi le nerf de la guerre qui lui permettra d’accomplir sa vengeance, après avoir hérité pas moins de 50 millions de florins de ce riche patient. De quoi voir venir et se doter d’un instrument de rétorsion à la mesure du préjudice subi.
Ce sera Antékirtta, une île qui tire son nom d’être « située en avant des autres groupes Syrtiques ou Kyrtiques » (317), base arrière d’où entreprendre une reconquista et étendre le bras séculier de la justice distributive. Choisie tout ensemble pour sa position abritée, pour sa taille, qui rend susceptible d’y implanter la force de frappe nécessaire aux plans du comte comme pour la valeur stratégique de sa topographie, l’île devient, « pour une somme considérable » (317), propriété souveraine du docteur.
Bibliographie :
Laurence Sudret, « Fortunes et infortunes dans deux romans de la Méditerranée : Mathias Sandorf et L’Archipel en feu », in Issam Marzouki, Jean-Pierre Picot (éds.), Jules Verne, l’Afrique et la Méditerranée, Paris-Tunis, Maisonneuve et Larose et Sud Éditions, 2005, pp. 129-138.
« [R]iche, fertile, pouvant subvenir matériellement aux besoins d’une petite colonie » (316), elle séduit et recrute au point que, très vite, « Environ trois cents familles d’Européens ou d’Arabes, attirés par ses offres et la garantie d’une vie heureuse, y form[e]nt une petite colonie, comprenant à peu près deux mille âmes. Ce n’étaient point des esclaves ni même des sujets, mais des compagnons dévoués à leur chef, non moins qu’à ce coin du globe terrestre devenu leur nouvelle patrie » (318).
Antékirtta, île ouverte, accueillante à ceux qui ont rompu les liens avec la leur tel un Sandorf qui, s’il y transporte les insignes d’une nation hongroise étouffée en assignant pour couleurs à cette nouvelle terre « un pavillon vert avec une croix rouge » (192), y dépouille son ancienne identité en se donnant « ce nom d’Antékirtt, dont la renommée ne tarda pas à s’étendre sur tout l’Ancien Monde » (317), expressément forgé sur l’onomastique ilienne : naissance du citoyen en même temps que d’une nation. Et c’est sans doute aussi de ne porter que « des surnoms » (199) et, partant, d’avoir eux aussi perdu leur nom, qui prédispose Pointe Pescade et Cap Matifou à rejoindre l’entreprise du docteur. Car si ces déracinés ont un « pays », la Provence – « Mais enfin, c’est le pays ! N’est-ce pas singulier, monsieur le docteur, que de pauvres diables comme nous aient un pays, que des misérables, qui n’ont même pas de parents, soient nés quelque part ! Cela m’a toujours paru inexplicable ! » (201) –, la proposition que leur fait le docteur Antékirtt de les y reconduire leur semble si incongrue – « Mais qu’y ferions-nous ? » (201) – qu’il faut bien se rendre à l’évidence : de patrie, en revanche, ils n’ont pas et leur petite patrie même n’a su les attacher.
L’île réparera cette faille et recréera du lien à la manière d’un phalanstère aussi leur réponse à l’ouverture que leur fait le docteur ne peut faire le moindre doute : « – Je n’ai pas de pays, [...], ou plutôt j’ai un pays que je me suis fait, un pays à moi, et qui, si vous le voulez, deviendra le vôtre ! » (205).
Fonctionnellement, Antékirrta supplée les patries défaillantes. Après l’échec de l’intégration des nationalités dans l’Autriche-Hongrie de François-Joseph, où la minorité hongroise s’est vue confisquer ses droits – encore qu’il soit dans l’Empire des peuples, slaves ou latins, moins bien lotis encore que les Hongrois, qui ont su imposer le « dualisme » : Serbes, Croates, Slovènes, Tchèques, Slovaques, Polonais, Ukrainiens, Roumains ou Italiens –, Antékirrta figure, à son échelle, un creuset de nationalités harmonieusement fondues.
En témoigne sa capitale, Artenak, au « nom transylvanien » (345), qui transpose celui du domaine possédé par Sandorf dans les Carpathes et à l’architecture métissée où des maisons « de forme européenne » cohabitent avec d’autres « de forme arabe » (345), le tout « pêle-mêle » (Fig.15), composant une cité où goûter « la vie commune » (345), en un dualisme qui n’est pas que de papier comme dans l’Empire austro-hongrois, et qu’illustre concrètement la demeure d’Antékirtt, que les locaux ont baptisé « Stadthaus » (345), bien qu’il s’agisse d’une « habitation mauresque » digne des peintures orientalistes d’époque (345-346). Sans exclusive, sans domination, la société mêlée des nouveaux colons a créé une nouvelle patrie :
« Ubi bene, ibi patria, est sans doute une devise peu patriotique ; mais on voudra bien la passer à de braves gens accourus à l’appel du docteur, qui, misérables en leurs pays d’origine, trouvaient le bonheur et l’aisance dans cette île hospitalière » (345).
Ubi bene, ibi patria, pour un Sandorf qui posait naguère, au moment de sa condamnation, « [l]a patrie avant tout, au-dessus de tout ! » (86), la révision est sévère, qui semble battre en brèche le modèle de l’État-nation, au moins en contexte de plurinationalité. C’est ce modèle qui est remis en perspective, de Vienne à Antékirtta, lieu de tous les possibles dans la mesure où il relève du paradigme insulaire de la contre-société et touche par là à une forme d’idéalisation utopique, quand « [l]e modèle urbain d’Antékirtta dans Mathias Sandorf et de Libéria de En Magellanie constitue » « une solution possible d’édification ex-novo d’une ville qui pourrait devenir l’expression d’un modèle social qui la façonne à son image pour en faire la cité idéale ». Surfant sur le motif de l’insularité, véritable mythos d’un séjour qui échappe au monde réel et à ses rapports de force, d’un lieu où recréer une communauté qui efface les clivages entre les nationalités et, avec eux, les conflits, Antékirtt « met en valeur les richesses du sol » de son utopie, qu’il « aménage pour les besoins matériels et moraux » de ses adeptes (319).
Nouveau docteur Bénassis, c’est en mettant au travail ses administrés qu’il soigne les âmes, anime l’élément social, stimule l’esprit public et créé de toutes pièces une communauté prospère et heureuse aux vertus fédératrices et intégratrices. Vrai démiurge, il sait guider des hommes aux origines bigarrées – Narsos, Köstric, Luigi Ferrato, Pierre Bathory, les Provençaux sous pseudonyme et la foule des anonymes venus d’horizons multiples – qu’il aide à accoucher d’un microcosme, contre-épreuve radicale d’un macrocosme déficient. Car Antékirtta n’est pas de ces cités idéales qui rachètent les hideurs du monde dans la sécession et l’autarcie : hyperconnectée, l’île a au contraire commerce avec toutes les places qui l’entourent, via une impressionnante flotte qui comprend le Ferrato – un steam-yacht commandé aux chantiers navals de la Loire, alimenté au charbon de Cardiff, équipé de canons français Hotchkiss et de mitrailleuses américaines Gatlings (350) – et trois electrics, dont deux sont également des torpilleurs. Ultra maniables, ces bijoux de technologie permettent de « se rendre, avec la rapidité des express, d’une extrémité de la Méditerranée à l’autre » (343-344) (Fig.16). À ces moyens de communication dernier cri, s’ajoute un réseau d’agents qui a infiltré les places principales du littoral méditerranéen et renseigne en temps réel la maison mère à coups de messages sibyllins, dont le secret est mieux gardé que le courrier des pigeons voyageurs :
« Almeira : On croyait être sur les traces de Z. R. – Fausse piste, maintenant abandonnée.
« Retrouvé le correspondant de H. V. 5. – Lié avec troupe de K. 3, entre Catane et Syracuse. À suivre.
« Dans le Manderaggio, La Vallette, Malte, ai constaté le passage de T. K. 7.
« Cyrène... Attendons nouveaux ordres... Flottille d’Anték... prête. Electric 3 reste sous pression jour et nuit.
« R. 0. 3. Depuis mort au bagne. – Tous deux disparus » (229).
« En effet, lettres et dépêches y arrivaient un peu de tous les coins de cette mer admirable, dont les flots baignent le rivage de tant de pays différents, aussi bien du littoral français ou espagnol que du littoral du Maroc, de l’Algérie et de la Tripolitaine » (228) et Antékirtta, reliée par câbles sous-marins à Malte et, de là, à l’Europe, s’avère le lieu géométrique d’où embrasser et reconfigurer une géopolitique européenne où, au-delà des forces en présence, le poids des représentations s’avère décisif.
Difficile, en effet, de manquer l’influence de l’idéologie saint-simonienne dans les principes qui gouvernent la colonie d’Antékirtta, phalanstère modèle avec sa chaîne de commandement politique collégiale, l’île étant dirigée par un conseil des notables dont Sandorf est « non le maître, mais le premier d’entre eux » (345), sa structure civile fédérative tout entière tournée vers le travail et la science avec ces deux mamelles que sont la culture de la terre et l’industrialisme, ciment d’une société que protège une organisation de type paramilitaire où les individus de 18 à 40 ans sont formés en compagnies de miliciens entraînés à la défense, composant une troupe de 500 à 600 hommes aguerris, prêts à défendre vaille que vaille leur modèle de développement que le docteur a pris la précaution de protéger derrière des lignes de défense qui le sécurisent (Fig.17), compensant la faiblesse du nombre par l’avancée technologique d’un réseau de câbles sous-marins reliés à des mines dont le pouvoir de dissuasion doit mettre la communauté à l’abri d’éventuels assaillants.
Face aux impérialismes d’État, incapables de faire droit aux aspirations – individuelles et collectives – des citoyens dont les rapports au corps de la nation sont régis par la violence et la coercition, Mathias Sandorf donne à voir la naissance d’une nation construite sur la base de l’unanimisme. Fruit de l’association volontaire des membres qui la composent, la communauté d’Antékirtta, multiethnique et multiculturelle, pare aux fractures du corps social, patentes dans les États plurinationaux, au bénéfice de ceux qui s’associent, soudés autour d’un projet commun jusqu’à se reconnaître dans l’incarnation institutionnelle de la nation, l’État, dont l’île a aussi vu naître tous les appareils : administration, magistrature, armée.
Vécue dans la contrainte dans les États accrédités, l’affirmation du pouvoir étatique est ici légère à ceux à qui elle s’impose, tant est puissante la force du consensus, qui procède de la libre adhésion. Poids de l’histoire, qui aurait vu, progressivement, s’abîmer un contrat social initialement fédérateur ? Mais le compromis de 1867, par la refondation qu’il suppose de l’Empire d’Autriche – qui plus est en intégrant le principe du dualisme – interdit expressément une explication purement entropique. Au-delà de la conjoncture, ce sont les mécanismes du consentement qu’explore la fiction vernienne. Lesquels ne sauraient être tenus pour acquis in æternum, mais doivent faire l’objet, sinon de consultations régulières, du moins d’un consensus garant du contrat social dans une démocratie participative.
Celle d’Antékirtta est jeune et le recul manque pour juger de sa vitalité mais Jules Verne, réactivant un vieux fonds de pessimisme à l’égard de la contrainte étatique, prend soin d’enregistrer par avance les dérives à venir, inhérentes à toute association humaine : Antékirtt a tout prévu et fait aménager l’îlot Kencraf, à l’écart de la communauté : « cet îlot devait servir de lieu de déportation, si jamais un des colons méritait d’être déporté, après condamnation prononcée par la justice régulière de l’île, – ce qui ne s’était point encore produit. Aussi quelques baraquements y avaient-ils été établis pour cet usage » (500). La nation est un éternel recommencement et la communauté nationale est une réalité mouvante, un ensemble flou dont les fonctions d’appartenance sont loin d’être constantes.
Après que, dans la première partie du roman, la double monarchie a fait la preuve de son impéritie à intégrer dans l’équilibre et l’équité les nationalités qui la composent, ces questions ressurgissent comme s’ouvre la seconde partie, « [q]uinze ans après les derniers événements qui terminent le prologue de cette histoire, le 24 mai 1882 » (161) et comme sonne l’heure de la vengeance, diligentée depuis Antékirtta. Nul hasard dans le choix de cette date de 1882, qui semble directement motivée par l’importante conférence, prononcée à la Sorbonne le 11 mars 1882 où il posait explicitement la question : « qu’est-ce qu’une nation ? ». Étendant au maximum le spectre de son investigation, Renan entend articuler le vivre ensemble à partir de tous les modes d’association possibles : « – la tribu à la façon des Hébreux, des Arabes ; – la cité à la façon d’Athènes et de Sparte ; – les réunions de pays divers à la manière de l’empire carolingien ; – les communautés sans patrie, maintenues par le lien religieux [...] ; – les nations comme la France, l’Angleterre et la plupart des modernes autonomies européennes ; – les confédérations ». Pour conclure de son étude de cas qu’une nation se caractérise par « la fusion des populations qui l[a] composent ». Écartant les principes traditionnellement reconnus comme catalyseurs d’un esprit national – la race, la langue, la religion, la communauté des intérêts, la géographie –, il pose que l’« essence » d’une nation est « que les individus aient beaucoup de choses en commun ». C’est le cas dans les États de l’Occident moderne où n’existe pas de « différence ethnique », pas dans l’Empire ottoman. Ni sous les Habsbourg de Mathias Sandorf : « [s]ous la couronne de saint Étienne, les Magyars et les Slaves sont restés aussi distincts qu’ils l’étaient il y a huit cents ans. Loin de fondre les éléments divers de ses domaines, la maison de Habsbourg les a tenus distincts et souvent opposés les uns aux autres ». C’est que l’Autriche est « un État, et non pas une nation ». Et un État multinational qui n’a su dépasser le stade de l’agrégat de communautés hétérogènes. C’est vrai en termes de « race » : les Magyars ne sont ni Slaves ni Allemands et « répugneraient à le devenir ». Vrai aussi quant aux confessions religieuses : ils ont « gardé leur religion ». Vrai enfin de la langue : « c’est leur antique langue qu’ils parlent encore », qui « remplaça le latin dans les lois et ordonnances, en attendant qu’elle devînt langue nationale ». Lui manque un « principe spirituel » capable de souder ces intérêts particuliers en corps national solidaire. Car « [u]ne nation est [...] une grande solidarité ». Si « [e]lle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est [...] un plébiscite de tous les jours ».
À cet égard, la translation de Trieste à Antékirtta, en un parcours qui accomplit la transmutation d’un Sandorf natif de l’Autriche-Hongrie en docteur Antékirtt apatride prend tout son sens. Éminemment symbolique, le trajet mène non seulement du passé au présent, mais de l’État à la nation, dont Antékirtta la multiethnique réalise exemplairement la conception politique, loin des fondements naturels de la race – « Européens » et « Arabes » y cohabitent harmonieusement –, de la langue – quand résonnent des accents multiples – ou de la religion – quand l’architecture acclimate églises et « habitations mauresques, avec miradores et moucharabys, patio intérieur, galeries, portiques, fontaines, salons et chambres décorées par d’habiles ornemanistes venus des provinces arabes » (345-346). Et, à ce titre, Sandorf est peut-être moins le héros de l’indépendance hongroise que le héraut d’une nouvelle conception de la polis, forte d’un contrat social rénové. C’est là le côté « grec » du comte, qui se dit « chez [lui] » à Céphalonie (241), circule en Méditerranée comme dans un domaine privatif et implante sa colonie dans une terre à l’onomastique hellénique. Mais Sandorf est bicéphale à la manière de la double monarchie, et ce profil grec est l’autre face du Magyar au point que l’on peut se demander si la puissance fondatrice d’Antékirtt n’est pas en raison directe et inverse de sa nationalité primitive, conçue comme éminemment dissolvante ainsi qu’en témoigne les propos tenus, un demi-siècle plus tard, par un autre natif de l’Autriche-Hongrie, Ödön von Horváth, qui sonnent étrangement familiers :
« Vous me questionnez sur mon pays natal, je réponds : je suis né à Fiume, j’ai grandi à Belgrade, Budapest, Presbourg, Vienne et Munich et j’ai un passeport hongrois – mais “une patrie” ? Je ne connais pas. Je suis un mélange typique de l’ancienne Autriche-Hongrie : magyar, croate, allemand et tchèque – mon nom est magyar, ma langue maternelle est l’allemand. C’est de loin l’allemand que je parle le mieux, je n’écris qu’en allemand, j’appartiens donc au cercle culturel allemand, au peuple allemand. Par contre le concept de patrie, falsifié par le nationalisme, m’est étranger. Ma patrie, c’est le peuple. [...] je n’ai pas de pays natal et je n’en souffre évidemment pas, je me réjouis au contraire de ma situation d’apatride, car cela me délivre d’une sentimentalité inutile. Mais je connais évidemment des paysages, des villes et des chambres, où je me sens chez moi, j’ai aussi des souvenirs d’enfance et je les aime comme tout un chacun. Les bons et les mauvais... Ma génération ne connaît la vieille Autriche-Hongrie que par ouï-dire, cette double monarchie d’avant-guerre avec ses deux douzaines de nations, où le patriotisme de clocher le plus borné côtoyait l’auto-ironie résignée, avec sa culture ancestrale, ses analphabètes, son féodalisme absolutiste, son romantisme petit bourgeois, son étiquette espagnole et sa dépravation douillette ».
Vie et mort des nations puisque, de même que les civilisations devaient bientôt se découvrir mortelles avec Valéry, de même les nations s’éprouvent transitoires avec Renan : « [l]es nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront ». En attendant, « [p]ar leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l’œuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l’humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions ». L’avènement d’Antékirtta, laboratoire où recréer et observer les conditions de la naissance d’une nation, joue sa partition dans ce concert, véritable symphonie pour un nouveau monde, périmant les rhapsodies hongroises de la vieille Autriche-Hongrie à bout de souffle.
Forte de sa culture du contrat et de son modèle de l’association volontaire, la société d’Antékirtta relève les défis de l’intégration, gravement en panne ailleurs, et l’attaque de l’île heureuse que tente de prendre d’assaut une bande de Sénoussistes (Fig.18) commandée par Sarcany, l’homme qui a livré Mathias Sandorf à la police autrichienne, soude encore davantage ses habitants quand il s’agit de repousser les 2.000 assaillants massés sur 200 embarcations, qui menacent Antékirtta (Fig.19). Manière aussi d’opposer deux modes d’association : celui, saint-simonien, de la coopérative et du productivisme à l’association de malfaiteurs, essentiellement destructive. Et la confrontation finale qui met aux prises les « affiliés du Senoûsisme, pirates de terre ou pirates de mer, dont la concentration s’opère actuellement dans la Cyrénaïque » (508) aux sectateurs d’Antékirtt a tout du choc de civilisation. Un affrontement qui, pour consacrer la victoire des colons, n’en conduit pas moins le procès du fonctionnement de l’État, tant la société idéale d’Antékirtta et la bande criminelle doivent se lire en miroir l’une de l’autre. Même recrutement, même population mêlée, même ramassis de parias, seul ce que Renan nomme « âme », « principe spirituel », permettant de les différencier. L’exprime la description de la mauvaise bande méditerranéenne qui réunit la Marocaine Namir, le Sicilien Zirone, le Tripolitain Sarcany et le banquier de Trieste, Toronthal.
« En vérité, pour racoler une bande de coquins, aussi naturellement disposés au meurtre qu’au pillage, on n’eût pu trouver mieux que ce capharnaüm de la ville souterraine. Il y avait là des gens de tous pays, sans doute, de ces misérables du Ponant et du Levant, fuyards des navires de commerce ou déserteurs des navires de guerre, mais surtout des Maltais de la plus infime classe, redoutables coupe-jarrets, ayant encore dans les veines de ce sang de pirates, qui rendit leurs ancêtres si terribles à l’époque des razzias barbaresques » (373).
Et si les peu recommandables Namir et Sarcany usent de l’arabe pour communiquer en toute discrétion (Fig.20), Antékirtt, lui aussi, maîtrise cette langue, qui « parlait aussi correctement l’arabe que les autres idiomes de la Méditerranée » (546), écartant d’emblée toute explication racialiste de type civilisationnel que l’idéologie de l’époque eût pu accréditer. Délaissant la facilité de ces clivages, Jules Verne montre que la bande et l’association sont l’avers et le revers d’une même réalité, toutes deux procédant de carences d’ordre politique. Et Sandorf et Sarcany et consorts sont des produits de crises ou d’abandons qui sont ceux de l’État. Ainsi retrouve-t-on Carpena, chassé d’Istrie par la réprobation générale et l’argent de la trahison tôt mangé, « au service d’une redoutable association de malfaiteurs » (374). Celle-ci sera nommée : comme Sarcany et Zirone, il est de « la Société de la Maffia » (384), dont les destinées sont explicitement liées dans le récit à la fortune de l’État (383-384) et à l’hégémonie qu’il est à même d’imposer à ses administrés. Trop faible, il échoue à mobiliser les énergies individuelles autour d’un projet commun et, travaillé par des forces centrifuges, incapable de contrer les sécessions qui s’exercent en son sein, donne naissance à des bandes fractionnistes dont la Maffia et le mouvement sectaire des Sénoussistes sont ici les illustrations. Trop autoritaire, il exclut du contrat social ceux qui ne se retrouvent pas dans un code de valeurs rigide et les jette sur la voie de l’aventurisme. Mathias Sandorf conduit l’exploration de cette dialectique et si, dans le roman, l’option constructive l’emporte, on sait assez que, sur le rivage des Syrtes, il faut compter avec le temps long de l’histoire, avec lequel on n’en a jamais fini...
Bibliographie :
Michel Chevalier, Politique industrielle et système de la Méditerranée, Paris, 1832.
Yves Gilli et Florent Montaclair, Jules Verne et l’utopie, Besançon, Presses du Centre Unesco d’études pour l’éducation et l’interculturalité, « Littérature comparée », 2000.
Ödön von Horváth, entretien, 10 novembre 1927.
Marie-Hélène Huet, « Naissance d’une nation », Verniana, vol. 6, 2013-2014, pp. 67-80.
Laure Lévêque, « La Cité idéale, un idéal-type d’émancipation entre communs et dirigisme », Jules Verne, un lanceur d’alerte dans le meilleur des mondes, Paris, L’Harmattan, 2019, pp. 115-129.
Nadia Minerva, Jules Verne aux confins de l’utopie, Paris, L’Harmattan, « L’Utopie », 2001.
Jean-Pierre Picot, « Utopie de la mort et mort de l’utopie chez Jules Verne », Romantisme, n° 61 : Pessimismes, 1988.
Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ? et autres essais politiques, Paris, Presses Pocket, « Agora. Les Classiques », 1992 [1882].
- Laure Lévêque, Université de Toulon, Le Parc Culturel du Biterrois.




















