Le site correspond à un front de carrières romaines, exploitées aux Ier-IInd siècles, qui s’étend au sud de Lespignan et de la villa de Vivios, sur quelque 1.500 m d’Est en Ouest (Fig.1). Il est situé sur l’ancien rivage maritime de la ria de Vendres (Thiphaine Salel et alii 2019) (Fig.2), palus Hélicé d’Aviénus, dont l’étang de La Matte, aujourd’hui largement colmaté, conserve la mémoire. L’exploitation des carrières du Sud Lespignanais a commencé tôt, à partir du changement d’ère, et s’est pleinement développée aux Ier-IInd siècles, lorsque les besoins nouveaux en matériaux, la dynamique des constructions, urbaines et rurales – notamment les fermes des colons biterrois –, ont stimulé l’extraction dans les bancs de calcaire.
Si les trois secteurs y sont connus de longue date, « les Escaliers/la Cambrasse », la « source de Valère » et Gouldeau, une expertise diligentée par la DRAC y a été effectuée en 1989 (J.-C. Bessac) et ils ont bénéficié d’une révision archéologique en 1991 (Hervé Pomarèdes, Olivier Ginouvès) qui a notamment permis d’assurer la chronologie et de préciser certaines modalités de l’occupation. L’ensemble de la zone, insérée dans un paysage de basses collines littorales inclinées vers l’étang, est encore marqué par les aménagements dus à la cadastration romaine impériale de la cité de Béziers, qui assure une forte cohérence à l’implantation des structures naturelles et des éléments anthropiques.
Le secteur « les Escaliers/la Cambrasse » :
(Fig.3), qui se développe sur la limite orientale de ce front, au sud de la colline du Puech de l’Œuvre (60 m environ), est situé à 17 mètres au-dessus du niveau de la mer sur le roc anciennement dit de Barral.
Le site a constitué un point de repère pour toute la cartographie ancienne et le toponyme garde dans la mémoire collective l’image des travaux d’extraction qui ont modelé en négatif le paysage de ces basses terrasses rocheuses, profondément entaillées dans les calcaires miocènes dits des Brégines, très fossilifères. Cette « Cambrasse », ou vaste chambre, présente au nord-ouest un abrupt, de 2,5 m, à conglomérat de galets et de ciment gréseux.
Au sud-est, d’imposants fronts de taille, certains de 3 à 4 m de haut, dont l’un est scandé par trois décrochements majeurs, où on distingue nettement deux roches (Fig.4). La couche supérieure, un calcaire coquillé tendre, « truffé » de coquilles de mollusques bivalves, se superpose à une assise coquillière à grain moyen, compacte et plus homogène. On y remarque les sillons parallèles, plus ou moins disposés en « chevrons » qui conservent les traces bien lisibles du travail des carriers antiques (Fig.5) et l’impact de leurs outils, notamment coin et pic d’extraction ou escoude à 2 dents (Fig.6). Les techniques de travail, trop rarement documentées, sont également illustrées ici par le type de taille « spécifiquement hellénistique » selon Jean-Claude Bessac, que révèlent certains blocs abandonnés. C’est de ce secteur que vient une partie des matériaux employés dans la maçonnerie de la villa où l’on a également retrouvé des signatures, illisibles, de carriers (Fig.7).
Le secteur « Source de Valère » :
Au sud, s’ouvre à quelque 50 m de la source, appelée « fontaine de Vivios » jusqu’au nouveau compoix de 1718-1721 (Archives Départementales de l’Hérault), qui a été bien aménagée dès l’Antiquité dans un petit cirque rocheux. La zone d’extraction, située à proximité immédiate de l’ancien littoral lagunaire, présente des fronts de taille, qui n’excèdent pas 1,5-2 m de haut, et s’étagent sur plusieurs terrasses (Fig.8).
Sur ces terrasses, plusieurs aires de dispersion de blocs, de tailles diverses, parfois très gros, ont été observées, qui correspondent à des épandages de matériel archéologique significatif, du point de vue tant typologique (sigillée claire B ancienne) que quantitatif. L’hypothèse a ainsi pu être avancée de l’existence de plusieurs bâtiments, bien marqués, contemporains de la villa. Six sont actuellement recensés, localisés essentiellement autour de la source de Valère, un seulement sur Gouldeau, le sol de La Cambasse/Les Escaliers étant illisible. Construits en pierre sèche, couverts en tegulae et munis d’un sol en opus spicatum, ils sont de taille différenciée, comprise entre 70 et 300 m2, deux emprises se situant entre 110 et 126 m2. Les 4 bâtiments du secteur s’établissent comme suit : B 2 (14x5m., 70m2) (Fig.9), B 3 (14x9, 126 m2), B 4 (20x15m. 300m2) (Fig.10), B 11(14x8,112m2) (Fig.11).
Du point de vue chronologique, la superposition d’un front de taille sur le bâtiment 11 alto-impérial crédite l’hypothèse que l’extraction a dû se poursuivre là jusqu’à la période tardo-antique, voire médiévale (Hervé Pomarèdes, Olivier Ginouvès).
Le secteur Gouldeau/Clotinières :
À l’Ouest, présente de petits fronts de taille (Fig.12), de moins de 1 m, étendus à flanc de colline (Fig.13), où le matériel archéologique retrouvé (amphores, BOB et sigillées sud-gauloises Drag. 35/36 ) atteste, ici aussi, de la poursuite des activités au long des Ier et IInd siècles au moins.
Mais les traces ont été largement effacées par les prolongements de l’extraction jusqu’au Moyen Âge – le secteur aurait fourni des « pierres de Clotinières » pour la cathédrale de Narbonne – et, même, jusqu’à l’époque moderne. L’épandage du mobilier céramique, bien daté du haut Empire, doit signaler ici aussi le type de constructions révélé dans le secteur voisin de la source de Valère.
Une zone d’activités homogène : l’entreprise Vibianum
Les données rassemblées permettent aujourd’hui d’envisager la configuration de cet ensemble où œuvraient de nombreux carriers, pour l’abattage, la taille, la confection et la manipulation des blocs, nécessitant sur place une logistique, conformément à des cas étudiés en Gaule méridionale et en Catalogne, où on a identifié des stratégies d’exploitation fonctionnant avec des équipes d’ouvriers libres œuvrant, comme ici, sur plusieurs secteurs.
Les vestiges de bâtiments identifiés dans le secteur sud, Source de Valère, à mi-distance entre Vivios et les points d’extraction, semblent bien correspondre à des espaces pratiques et fonctionnels où les amphores sont largement surreprésentées mais où manquent presque totalement la vaisselle, de cuisine et de table. Ce qui désigne donc plutôt des bâtiments d’exploitation et de service, répondant à des besoins fonctionnels multiples – abri de chantier, espace de stockage ou même habitat temporaire –, parmi lesquels certains sont sans doute destinés aussi à la gestion. C’est notamment probable pour le bâtiment 4, entouré d’un possible enclos ou fossé, et qui pouvait disposer aussi d’une construction annexe (Fig.14).
Par sa chronologie, l’ensemble du site s’intègre dans le mouvement de « romanisation matérielle des métiers de la pierre » qu’on situe vers -30 (J.-C. Bessac). Il est implanté assez classiquement « à ras de l’eau », l’économie de la pierre supposant l’accès facile aux voies de transport, ce qui implique ici l’existence d’embarcadère(s) sur l’étang, à localiser « au plus près des carrières », au bas des Escaliers, où la tradition locale connaît des points d’amarrage (Th. Durand), et à la Source de Valère, contrairement aux anciennes hypothèses de J. Giry, mais aucune trace de telles installations n’a été jusqu’ici retrouvée (Hervé Pomarèdes, Olivier Ginouvès).
La concentration de plusieurs bâtiments d’exploitation dans le secteur de la source de Valère, les aménagements conséquents autour de la source elle-même où, outre un riche mobilier céramique (tegulae, dolia, céramiques campaniennes, italiques, sud gauloises dont une marque (I NT AN I), plusieurs bassins liés à un aqueduc ont été mis au jour, associés à des blocs architecturaux et à la présence de mosaïques (Daniela Ugolini, CAG, p. 253), le débouché d’un chemin « antique » reliant les 2 secteurs sud-ouest de carrières au rivage, conduisent à localiser là, au contact direct avec la lagune, un pôle opérationnel de l’entreprise engagée dans le commerce de la pierre.
Le complexe paraît ainsi se structurer comme une zone d’activités homogène selon une configuration qui paraît être articulée sur trois pôles : le secteur productif comprenant les 3 aires d’extraction et de taille, la base logistique localisée sur l’eau, le centre décisionnel installé à la villa Vibianum/Vivios, toponyme attesté au XVe siècle, dont le propriétaire doit être sans doute un des personnages de la gens Vibia, connue à Béziers (CIL, XII, 4272)et dans les milieux économiques du Biterrois (Stéphane Mauné). Les divers pôles bien reliés entre eux, comme l’indique le chemin « antique » qui relie les 2 secteurs sud-ouest de carrières au rivage à Source de Valère, s’inscrivent très exactement dans 2 centuries du cadastre antique (Fig.15). Elles s’étendent de part et d’autre du cardo que pérennise le « chemin de Vivios », sur lequel s’est implantée la villa, en position stratégique au cœur des secteurs de productionet à quelques encablures du rivage et de probables sites d’expédition. (Fig.16) Il s’agit là d’un dispositif dont la logique éclaire la rationalité de l’entreprise, tournée vers la production/commercialisation de la pierre au sein, sans doute, d’une exploitation domaniale plus étendue et plurifonctionnelle, qui a dû atteindre son acmé au tournant des Ier/IInd siècles.
Valorisation :
La valorisation a été conçue dans le cadre de l’Itinéraire de Découverte Archéo-Nature et Histoire, par les associations Parc Culturel du Biterrois et Patrimoine et Nature sur les communes de Lespignan et Vendres, avec le soutien du programme européen Leader. Le Parcours 1 « Autour de la villa de Vivios », inauguré en 2024 sur la commune de Lespignan, est articulé sur 3 boucles (Fig.17) dont la boucle 2, qui réunit la chapelle romane et les carrières antiques pour lesquelles la valorisation s’est développée à deux niveaux – sur site et par des restitutions 3D – et en trois étapes.
- Un parcours terrain(Fig.18) permet de visiter, en suivant les indications fléchées, les 3 chantiers où deux panneaux d’information sont installés in situ, à La Cambrasse/Les Escaliers (Fig.19) et à mi-chemin entre la Source de Valère et Gouldeau (Fig.20).
- Une animation 3D réalisée par le Parc culturel du Biterrois en collaboration avec le Musée National d’Ensérune (2024-2025)de la villa et du domaine dont l’extrait présente ici ses activités domaniales, productives, extractives et marchandes (Fig.21).
Bibliographie :
- Robert Bedon, Les Carrières et les carriers de la Gaule romaine, Paris, Picard, 1984.
- Jean-Claude Bessac, Rapport d’expertise des carrières de Lespignan (1989), SRA Languedoc-Languedoc-Roussillon, 1990.
- Jean-Claude Bessac, La Pierre en Gaule Narbonnaise et les carrières du Bois des Lens (Nîmes) : Histoire, archéologie, ethnographie et techniques, supplément 16 au Journal of Roman Archaeology, Ann Arbor, Cushing-Malloy, 1996, pp. 297-298.
- Jean-Claude Bessac, in J.-C. Bessac, R. Sablayrolles (éds.), Carrières antiques de la Gaule, Gallia, 59, 2002, pp. 184-185.
- Jean-Claude Bessac, « À propos de l’approvisionnement et de la diffusion des pierres en Gaule méditerranéenne », in M. Bats et alii, Hommages à Guy Barruol, Supplément 35 à la Revue Archéologique de Narbonnaise, 2003, pp. 377-387.
- Monique Clavel-Lévêque, « Le littoral biterrois et la Géographie d’Aviénus » in Autour de la Domitienne. Genèse t identité du Biterrois gallo-romain, L’Harmattan Paris, 2014, pp.53-63.
- Monique Clavel-Lévêque, André Lopez-Moncet, « La fabrique de la villa de Vivios/Vibianum (Lespignan, Hérault) », in Laure Lévêque, Cécile-Bastidon-Gilles, Simone Visciola (éds.), La double vie du patrimoine. Les voies de la restitution, Arcidosso, Effigi, 2021, pp. 69-101.
- Monique Clavel-Lévêque, « La « ria de Vendres », Besara et l’Ora Maritima d’Aviénus », DHA, 48/1, 2022, pp.370-380.
- Théobald Durand, Lespignan. Étude historique et archéologique, Béziers, Imprimerie Générale J. Sapte, 1895, 74 p. en ligne.
- Joseph Giry, Rapport DRAC Languedoc-Roussillon, 1994.
- Hervé Pomarèdes, Olivier Ginouvès, Étude d’impact archéologique et sondages. Lespignan :Vivios / Les Rompudes / Les Sèches, DRAC Languedoc-Roussillon, Montpellier, 1991.
- Tiphaine Salel, Hélène Bruneton, Jean-Philippe Degeai, David Lefèvre, « Nouvelles données sur la dynamique des environnements fluvio-lagunaires de la basse vallée de l’Aude (France) au cours des sept derniers millénaires », Quaternaire, 30, 4, 2019, p. 351-368, en ligne https://doi.org 104000/quaternaire.12457.
- Daniela Ugolini, in D. Ugolini, Ch. Olive (dir.), Carte Archéologique de la Gaule. Le Biterrois, 34/5, 2013, Lespignan.




















