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La villa de Vivios/Vibianum

(Lespignan, Hérault)

Monique Clavel-Lévêque

Restitution 3D de la villa de Vivios

Accueil - Archéologie - Histoire - La villa de Vivios/Vibianum

Située à la périphérie sud de l’agglomération de Lespignan, la villa romaine de Vivios est implantée pendant 6 siècles (fin du Ier siècle avant notre ère-Ve-VIe s.) Fig.1, en situation pionnière, au cœur de collines calcaires du Miocène, à quelques encablures de l’étang de La Matte en communication avec l’étang de Vendres, vestiges d’un ancien bras de mer, identifié à la Palus Helice évoquée par Avienus au IVe siècle.

Au cours de la Protohistoire, le terroir participe du développement économique et culturel de l’Ouest Biterrois, qui a connu une occupation préromaine dynamique quand, à partir du VIe s. avant notre ère, les agglomérations de Béziers et d’Ensérune s’implantent au bord de la voie dite « héracléenne ». Les fouilles récentes ont montré que, dès cette époque, à quelques centaines de mètres au nord de Vivios, la vigne, minoritaire pour longtemps encore dans le système agro-pastoral, est attestée par des traces de viticulture, parmi les plus précoces retrouvées par l’archéologie.

Et, sur le site même de Vivios, fréquenté dès les VIe-Ve siècles, une première occupation, localisée, autour d’une ferme, participe au développement économique et culturel, livrant un panel représentatif de céramiques d’importation avec, outre les amphores de Marseille et des fusaïoles, des productions attiques à figures noires, des coupes ioniennes et un beau vase pratiquement intact, une péliké du « style de Gnathia » Fig.2 qui peut être datée du IVe ou du IIIe s.

Pour autant c’est à l’époque romaine que le peuplement s’est, pour l’essentiel, densifié et organisé, quand se sont esquissés autour de Vivios les grands traits du paysage humain jusqu’à aujourd’hui.


Le nom du site : de Vibianum à Vivios

Le toponyme, qu’on faisait jusqu’ici remonter au XVIIIe siècle, a suscité les imaginations puisque certains, enregistrant la bifurcationsur laquelle se situe aujourd’hui le site, l’ont fait venir du latin bivium, d’autres suggérant qu’il puisse dériver d’un vivarium, voire de vivariae naves, ces bateaux-parcs où l’on garde poissons ou huîtres vivants. La première mention du géonyme Vivios se lit en réalité plusieurs fois dès le XVe sur le compoix de 1492-1501, sous la forme Vivian qui désigne le lieu-dit sur le « camy de Vivian », la terminaison mémorisant clairement un domaine antique. Fig.3

L’étymologie induit, en effet, une évolution tout à fait plausible depuis l’anthroponyme Vibius, gentilice bien attesté dans l’épigraphie régionale, à la fois à Béziers et, précocement, à Narbonne où des représentants de la gens Vibia sont connus au Ier s. avant n. è. Comme c’est l’usage, le gentilice (nom de famille) du premier propriétaire romain aurait déterminé, avec la terminaison caractéristique en -anum, le nom de son domaine, Vibianum, toponyme attesté au Moyen Âge en Biterrois. L’évolution ne fait aucune difficulté phonétique, outre l’affaiblissement commun du b en v, elle témoignerait du traitement connu du -anum en o accentué, combiné au « recul de l’accent qui abonde aux environs de la moyenne et basse vallée de l’Aude » et aurait conduit à la forme en -os, Vivios, après le passage du singulier au pluriel, bien attesté en Biterrois.

Sur le « nouveau compoix » de 1718 qui signale toujours le tènement et non le site, il est banal d’avoir un champ qui confronte le « chemin de Vivios »lequel mène à la source homonyme.

Ainsi, le lieu-dit Vivios et les appellations vernaculaires, récurrentes sur les compoix du XVIIIe siècle comme sur le cadastre dit napoléonien de 1830, s’enracinent dans les premiers temps de la romanité biterroise.

Or, malgré cette résilience, le site, absent notamment sur la carte de Cassini, n’a clairement pas constitué un référent géo-culturel pour la cartographie ancienne. Pourtant les « plans parcellaires » Teisserinc (Archives départementales de l’Hérault, non datés mais situés au XVIIIe/début XIXe, livrent, selon nous, un premier indice de la connaissance du site lui-même. Sur les 43 plans disponibles, seules deux vignettes-titre, architecturées et non végétalisées, font exception, le plan 32, qui correspond à la zone d’épandage archéologique de la villa, et le plan 33 qui concerne Vivios, dont l’image montre, à l’antique, une coupe biansée entre 2 colonnes qui figurent un arc de triomphe.

On pourrait ainsi percevoir, dans un long XVIIIe s., les prémices d’une lecture que va enrichir la tradition locale en s’emparant, au cours du XIXe s., du nouvel intérêt porté aux vestiges pour commencer à écrire le roman de Vivios, durablement enraciné dans des rêves qui seront longs à quitter l’utopie pour l’histoire.

Les avatars de l’histoire entre utopie et archéologie

Le long roman de Vivioss’est nourri de l’ample distribution spatiale et de la qualité des vestiges. La dispersion sur 4,5 hectares des artefacts archéologiques a conduit en 1895 le premier biographe de Vivios, l’abbé Théobald Durand, à imaginer une ville étendue sur 300 m du Nord au Sud et 150 m d’Est en Ouest. Il y comptait alors 4 baignoires, un bassin ovale et un nombre significatif de monnaies qui ont forgé le roman local où, mêlant le site et le nom de la commune, est né le mythe d’un « fort romain, commandé par le gouverneur Lespinus », qui aurait donné son nom à la future commune de Lespignan.

Régulièrement relancé, au fil de découvertes récurrentes lors de travaux agricoles, le rêve s’est longtemps conforté par l’absence de recherches archéologiques, toujours restées d’ailleurs étroitement limitées. Au point que l’histoire a encore du mal à imposer sa lecture.

Pour autant, l’intérêt de ces premières interprétations, qui conjuguent mémoire savante du temps et acquis vernaculaires des informations orales, est de permettre une confrontation indispensable avec les données aujourd’hui disponibles pour passer, dans la seconde moitié du XXe s., de la ville mythique à une villa avérée.

C’est dans les années 1957/67 que la remontée en surface d’une main de porphyre a suscité un rebond d’intérêt et lancé une explorationarchéologique limitée des vestiges, suivie de prospections et de vingt ans de fouilles programmées (1969-1989) sous la direction de l’abbé Joseph Giry.

Ces interventions n’ont exhumé qu’une minime partie des installations – sur 2 ha, soit moins de la moitié de la zone de dispersion des artefacts – mais ont livré un mobilier très abondant et de qualité, provenant essentiellement des six dépotoirs explorés. Le site, qui semble avoir été délaissé, après la ferme protohistorique, pendant plus de deux siècles jusqu’à la conquête romaine des dernières décennies du IInd s., a connu une occupation précoce dans le Ier siècle avant n. è. d’après quelques éléments du mobilier recueilli en fouilles (campanienne A, céramique C ou produit d’un atelier proche, bol hellénistique à reliefs), trop ténus pour permettre de mesurer l’impact des changements intervenus à Vivios au lendemain de la conquête. La période est alors politiquement instable dans la région où plusieurs révoltes contre l’occupant sont évoquées par Cicéron quand des Italiens commencent à s’installer dans les campagnes en s’appropriant notamment le sol, comme on l’observe autour de Lespignan où le paysage se peuple d’établissements républicains précoces.

La ferme républicaine

L’agitation se poursuit dans les années 40/30, au cours desquelles les habitants connaissent un nouveau traumatisme, quelque 70 ans après la conquête, soit 2/3 générations –, avec la fondation d’une colonie de droit romain à Béziers en -36, moins de 10 ans après la seconde déduction de Narbonne par César. Même si l’apport démographique n’a peut-être pas été considérable, il a créé une véritable explosion de l’habitat dans les campagnes autour de Vivios Fig.4 où la cohabitation s’amplifie alors et change de registre. L’impact sur le site est clairement perceptible dans ce contexte car l’archéologie révèle une installation conséquente. Au moment où il faut distribuer aux nouveaux colons des lots de terres, ce qui suppose d’exproprier, de confisquer, de déplacer certains exploitants, un colon a alors pu/dû s’installer sur le site, avant 20 avant notre ère, date de naissance avancée par Joseph Giry pour la ferme d’époque républicaine, qui aurait, selon la coutume, reçu son nom du premier possesseur, Vibius. L’établissement est construit en dur, comme nombre de fermes coloniales autour de Béziers, et se poursuivrait dans la deuxième moitié du Ier siècle, jusqu’aux années 50/60, même si les structures mises au jour de ce premier Vibianum restent bien difficiles à cerner sous les réaménagements postérieurs.

La villa impériale

Dans la deuxième moitié du Ier de notre ère, des réaménagements d’ampleur signent l’état 2 de Vibianum lors d’une phase de restructuration du site.

La zone archéologique étudiée matérialise, malgré son étroitesse, 100 x 75 m, l’ampleur des réaménagements quand l’équipement du domaine change d’échelle.

Une douzaine de pièces, correspondant manifestement à la partie résidentielle Fig.5, ont pu être identifiées, articulées àune importante partie thermale dont l’installation, à l’époque flavienne ou peu après, serait contemporaine d’autres balnéaires domaniaux du Biterrois. L’ensemble est complété par un impressionnant réseau de canalisations et par une salle à piliers comme on le voit sur le plan revisité en 2019 après la relecture engagée par le Parc Culturel du Biterrois qui a permis de contrôler certaines informations, modifiées et complétées sur plusieurs points.

Cette configuration se serait maintenue jusqu’au IIIe siècle au moins, mais des parties essentielles, tant de la pars urbana que de la pars rustica, échappent toujours, comme l’agencement progressif de cette demeure.

Le bâti, qui a livré deux marques de carriers, est de qualité, avec des murs en grand, moyen et petit appareil –, des sols pour la plupart en mortier de chaux, complétés par une masse de tesselles aux couleurs variées qui témoigne de la présence de plusieurs pièces mosaïquées. La recherche de confort semble réelle dès l’origine, qu’indiquent le chauffage intégré, par le sol et par les murs, et la présence importante de verre à vitre. Il accompagne des marques de luxe évidentes dans l’architecture et dans les éléments de décor : restes de colonnes, abondance du marbre, en plaques, baguettes ou corniches..., tandis que les peintures murales diversifient les ambiances en jouant sur toute la gamme de couleurs qu’autorise notamment le « style flavien », bien prisé en Biterrois, dont les enduits peints se retrouvent ici jusque dans la piscine froide. Dans les pièces, à côté de quelques panneaux apparemment monochromes, les vestiges de polychromies sont nombreux, à fond rouge mais aussi blanc/vert, rouge/vert ou encore rouge/noir. Quant au riche mobilier, il balise, pour les deux premiers siècles de notre ère essentiellement, un panel d’activités quotidiennes (vaisselle de cuisine et de table) Fig.6 documente les modes et facilités de vie dans la villa, nombreuses lampes Fig.7, variété d’accessoires de toilette (balsamaires, unguentarium), objets de tabletterie dont les incontournables épingles Fig.8, éléments de parure, comme les perles de colliers en os ou en ambre qui disent les goûts raffinés des gens du lieu qui s’affichent aussi dans les éléments de grande statuaire qui pouvaient orner pièces de réception et jardins, telle la main d’un pugiliste, le probable Bacchus ou le bas-relief de porphyre noir dont reste une main ½ grandeur nature (Fig.9).

Des habitants de la villa parle aussi la place notable des céramiques de tradition celtique (vases, cruches) qui milite pour une probable cohabitation entre descendants de colons italiens et éléments autochtones, qu’on peut percevoir dans une résilience linguistique et culturelle dont témoignent, outre les Vibii, postulés, au moins un nom gaulois assuré, Catos, écrit en alphabet latin sur un bord de cruche de tradition celtique Fig.10, trace de la longue coexistence sur cette frontière linguistique, entre zone de forte latinisation et espace de plus forte persistance du celtisme Fig.11 qui inscrit les racines de Vivios dans la culture métisse gallo-romaine.

Pourtant, malgré l’ampleur du matériel alto-impérial, il reste aujourd’hui impossible de restituer la longue histoire du site quand échappe pratiquement l’état tardo-antique, dont l’occupation se serait longuement poursuivie jusqu’à une phase d’abandon qu’il faudrait placer au Ve, voire au VIe s.

C’est dire que valoriser la villa, dans l’état actuel des informations archéologiques, relève clairement d’une gageure, et que les restitutions et modélisations 3D proposées ici veulent seulement, sans aller au-delà de l’hypothèse, éclairer un possible état des lieux lors de la phase alto-impériale, la plus prégnante à partir de 3 espaces, les thermes, le grenier et les structures littorales. Produire des restitutions et proposer des modélisations 3D fiables a supposé, pour assurer les bases scientifiques indispensables, de reprendre les recherches, de trouver des comparaisons et de revenir sur l’ensemble de la documentation en acceptant que des questions toujours sans réponse soient résolues au risque de l’hypothèse.

De la relecture à la valorisation : le quartier thermal

Le balnéaire est parfaitement localisé par la présence de deuxpiscines, mais le dispositif d’entrée du complexe thermal échappe toujours et on ignore tout de son articulation avec le reste de l’habitation.

Compact, dans sa masse rectangulaire, et dépourvu d’abside, il s’inscrit de façon assez classique à la fois dans l’évolution chronologique de l’architecture thermale romaine et dans les équipements reconnus dans la région au cours des dernières décennies du Ier siècle de notre ère et les premières du IInd, quand les villas commencent à se doter de balnéaires.

L’agencement du balnéaire suit à Vivios le type des thermes simples qui prévalent toujours à l’époque flavienne dans l’aire vésuvienne, l’apparition de plusieurs annexes ne s’étant pas encore imposée. On y distingue clairement les 3 pièces emblématiques, tiède, chaude et froide.

Le tepidarium, pièce tiède, peut être aisément identifié dans l’espace de 34/35 m2 dépourvu de chauffage et de bassin, aux murs revêtus d’enduits peints. Il est constitué de deux pièces communiquant par de larges baies, ouvertes dans le mur de séparation, qui dessinent un ensemble de même niveau Fig.12. La première partie donnait ainsi sur une seconde, plus vaste, où devait s’ouvrir un accès vers un espace, de dimensions modestes (3,5 m x 1,85 m, soit 6 m2 environ) qu’il faut reconnaître comme une étuve, chauffée par hypocauste et adossée à la chambre de chauffe, logiquement située aussi à proximité d’un espace de service.

Le tepidarium aurait donc pu commander à la fois le passage éventuel dans l’étuve, placée comme souvent « en cul de sac » sur un itinéraire à part, et, depuis la première partie qui pouvait fonctionner comme une entrée l’accès, vers le caldarium. Un caldarium à alveus et sans abside d’environ 40 m2, espace imposant Fig.13 où la piscine dévolue au bain chaud, un solium d’ampleur (5 x 1,90 m, soit 9 m2) plaqué de marbre blanc, assurait un bon délassement. La chambre de chauffe, logiquement placée en position centrale et accessible de l’extérieur, était sans doute pourvue de deux, voire trois praefurnia, dont un seul est aujourd’hui identifiable Fig.14.

Du frigidarium on ne connaît que la piscine et une possible pièce adjacente. D’ampleur conséquente, avec une emprise de l’ordre de quelque 6,5 m x 5 m, soit 32,5 m2, la natatio dont le fond incliné vers l’est offrait une profondeur allant de 1,20 m à 0,80 m. Fig.15, était parfaitement adaptée aux divers exercices et loisirs aquatiques, y compris une modeste natation. Fig.16 On accède au bassin par deux escaliers aménagés en angle – larges de 1,20 m, ils comptent trois marches à l’ouest et quatre à l’est, pour rattraper la pente – et on y dispose d’une banquette qui court sur les quatre côtés, dont les parois étaient revêtues d’un enduit peint rouge, qui aurait été animé d’une bande bleu vert.

Le parcours des baigneurs, comprenant soins de propreté et de délassement, pouvait, tel qu’on peut le restituer, commencer par le tepidarium d’entrée, qui pouvait aussi servir de vestiaire, pour s’habituer progressivement à la chaleur et commencer à transpirer, avant d’aller éventuellement s’étriller et se décrasser dans la chaleur sèche de l’étuve qui accentuait la sudation. Gagner le caldarium et le bain de délassement pouvait se faire soit directement si une communication existait soit, si on évitait de multiplier les portes dans l’étuve pour y maintenir atmosphère et température, en revenant sur ses pas, via la pièce tiède.

Reste pour assurer tous les bienfaits de la balnéothérapie à rejoindre le frigidarium par un cheminement, à travers la pièce tiède, bien délicat à supposer, qu’il se fasse en retrouvant le tepidarium d’entrée ou en passant, à l’opposé de la pièce, par ce qui aurait alors fonctionné comme un tepidarium de sortie.

Ce dispositif très incomplet qui établirait à plus de 300 m2l’emprise globalement restituable de ces thermes, zones techniques comprises, n’en reste pas moins difficile à évaluer au plus juste, dans l’impossibilité où l’on est d’appréhender l’extension du frigidarium.

Il s’agit en tout cas d’équipements de bon niveau, chauffés par le sol et par les murs, qui posent la question de l’accès à l’eau et de l’évacuation des eaux usées, problèmes majeurs pour toute villa romaine. Or, ces problèmes techniques ont généré ici un réseau hydraulique complexe – dont quatre grands égouts spectaculaires, le dernier (collecteur sud-oriental à terminaison complexe) révélé en 2018 par André Lopez-Moncet – qui traduit une gestion sophistiquée dont la logique échappe encore. La question centrale de l’alimentation de l’établissement restant sans réponse. Était-elle assurée depuis la source de Valère, anciennement de Vivios, qui était aménagée dès l’Antiquité ? Mais sa situation, en contrebas de 20 m environ, supposerait un système de siphons inversés, toujours sans évidence archéologique. Ou bien faut-il penser à un aqueduc, évoqué au XIXe et dont le Trône conserverait la trace, ou encore à une déviation depuis le Ravin proche, dont la ripisylve, bien lisible aujourd’hui, conserverait une trace dans le paysage ? Difficile dans l’état actuel des données de trancher.

Mais, ces installations balnéaires, restées en service, non sans réfections, jusqu’au IIIe siècle et la logistique qui assure une abondance impressionnante de l’eau suggèrent que les maîtres du domaine ont investi au rythme de l’évolution des modes sociétales et des capacités économiques d’un domaine productif.

De la relecture à la valorisation : la halle/grenier et la zone d’activités économiques

L’état des lieux, l’environnement paysager, la proximité du littoral, la configuration du terroir et des sols se conjuguent à l’ampleur du site et des secteurs conservés pour supposer, au Haut Empire au moins, une économie domaniale dynamique et rentable.

Un imposant grenier/entrepôt

La « salle à piliers », pour reprendre l’expression consacrée, située en limite est de la partie fouillée, constitue de loin le plus vaste des édifices reconnus, où deux rangées de piles déterminent un plan basilical à trois nefs dans l’axe Nord-Sud. Le bâtiment, dont le sol mis au jour n’aurait pas été bétonné, a été nettement réévalué par André Lopez-Moncet et dessine de fait un volume nettement plus conséquent. Les dernières observations permettent d’envisager un espace mesuré à 20,5 x 9,30 m, soit une structure dépassant les 190 m2 d’emprise au sol, ce qui est conforme aux modèles connus de ce type de construction à fonction de stockage, la superficie moyenne s’établissant entre 170 et 200 m2. En outre, la puissance des murs périmétraux, et celle des bases de piliers, conduit à supposer l’existence d’un étage, voire de deux, suivant les observations qui commencent à s’imposer en Narbonnaise pour certains de ces édifices. Cet espace, construit sur un vide sanitaire évalué à 0,45 m, qu’il faut lire comme une halle/entrepôt, hypothèse que nous avons retenue, avec l’expertise de Stéphane Mauné, dans notre restitution 3D Fig.17 s’inscrit ainsi dans une série qui commence à être documentée en Biterrois, des halles-greniers de la villa Saint-Sernin à Corneilhan au type grenier-tour de Vareilles. L’existence d’un tel bâtiment, dont les archéologues placent la construction vers la moitié du Ier siècle, est emblématique de la puissance des architectures de Vivios. Or, la présence dans le bâti et les canalisations de la villa de très gros blocs, parfois d’un magnifique calcaire coquillier, et de deux marques de carriers suggèrent l’existence de liens forts avec les carrières voisines, globalement contemporaines.

L’interprétation de ce bâtiment, dont on a dit qu’il aurait pu être utilisé pour stocker du bois, interroge compte tenu de ses capacités, des besoins domestiques de la villa, de l’entretien des travailleurs du domaine et de la proximité des carrières du littoral, où étaient assurément nombreux ceux qui œuvraient dans les métiers de la pierre et leurs dérivés. Cette proximité éclaire, en tout état de cause, la place d’un bâtiment de type monumental, et l’ampleur de ses capacités de stockage, dans l’économie locale et dans la logistique du domaine quand la voirie, jusqu’à l’organisation du réseau de chemins, met la villa en pole position entre les trois zones d’extraction dans un terroir dont les études pédologiques ont montré les aptitudes agrologiques.

Un domaine plurifonctionnel bien structuré

Dans un paysage méditerranéen assez classique, les basses collines où domine la garrigue s’inclinent vers le littoral de la ria par une série de terrasses que surplombe le Puech de l’œuvre (60 m), rythmant les aménagements fonciers restructurés, comme tout le sud Biterrois, par le cadastre impérial dans les années 80 de notre ère, celles du boom viticole et du triomphe de la villa. Ce remaniement de la voirie s’exprime à Vivios même, implanté sur un cardo qui relie à la voie domitienne, axe majeur de la trame désigné de longue date comme le « chemin de Vivios », les rives de la lagune, signant une emprise décisive sur la zone littorale, où le haut degré de résilience de ce parcellaire, encore actif aujourd’hui, est noté par Hervé Pomarèdes et Olivier Ginouvès pour qui « l’emprise du cadastre impérial de Béziers est assez évidente dans ce secteur [...] sur le tracé du chemin de Vivios, mais également, avec une maille serrée, à son contact ouest [...] jusqu’aux carrières de Cambrasse/Les Escaliers et sur le puech de l’Œuvre ».

Dans les terres qui entourent la villa, la qualité des sols affiche une préférence majoritaire pour les céréales, dont les nombreuses meules, signalées dès le XIXe siècle, peuvent tracer la présence et, secondairement, à la vigne Fig.18 et permettent d’envisager une polyculture où la céréaliculture laissait une place non négligeable à la viticulture. Si aucun équipement vitivinicole n’est connu sur la villa, des fouilles récentes ont révélé quelques centaines de mètres plus au nord des fosses de plantation insérées dans un parcellaire orienté nord-sud comme la villa où la présence d’amphores et de dolia est massive comme dans la zone des carrières. Orientations économiques que complète la masse des conchyliorestes retrouvés – Moule, Huître plate et surtout Pecten glabre Fig.19. Ce qui impose de considérer, au-delà des besoins alimentaires, une exploitation très diversifiée des ressources du domaine où les produits marins de la ria proche, bien prisés en ces lieux, sont aussi mis à profit.

Une entreprise littorale dynamique

La structuration du domaine encore prégnante dans le paysage, la position dominante de la villa, ses rapports géométriques avec les infrastructures bâties liées aux carrières, dessinent une dynamique économique inséparable des potentialités de la zone littorale Fig.20, qui localise la zone technique, les embarcadères Fig.21 et logistique entrepreneuriale,où Vivios, possible villa maritime, est en situation stratégique pour fonctionner, avec l’exploitation des carrières (voir Amendata), comme le cœur d’une grande entreprise prospère aux Ier-IInd siècles au moins Fig.22.

Ainsi, dans ce terroir de Vivios, où les vestiges de la villa, classée monument historique en 1971 et léguée à l’État, sont dans un état de conservation d qui ne peut aujourd’hui qu’inquiéter, la valorisation a permis de restituer la seule partie accessible de ce patrimoine Fig.23. Conçue dans le cadre de l’Itinéraire de Découverte Archéo-Nature et Histoire, par les associations Parc Culturel du Biterrois et Patrimoine et Nature, avec le soutien du programme européen Leader, elle se prolonge in situ par deux panneaux Fig.24 et Fig.25, munis de QRcode, qui sont partie intégrante de la Boucle « Autour de la villa de Vivios » Fig.26 partie du Parcours 1 inauguré en 2024 sur la commune de Lespignan.

Bibliographie

  • Compoix 1492-1501, Archives départementales de l’Hérault, Lespignan, notamment folio 66, 83, 97, 101.
  • Plans parcellaires de madame Teisserinc, s. d., collection particulière, A. D. de l’Hérault, 1 MI 204/1.
  • Alain Bouet, Les Thermes privés et publics en Gaule Narbonnaise, 2 vol., EFR, Rome, 2003
  • Philippe Cayn, Jérôme Kotarba, Christophe Pellecuer, Hervé Pomarèdes avec la coll. de Delphine Lopez, « Céréaliculture, élevage et viticulture en Languedoc méditerranéen : nouvelles données pour une relecture des systèmes de production en Gaule Narbonnaise », in F. Trément (dir.), Produire, transformer et stocker dans les campagnes des Gaules romaines, Aquitania, Date Cayn 2017, pp. 215- 239.
  • Michel Christol, Une histoire provinciale. La Gaule narbonnaise de la fin du IInd av. J.-C. au IIIe ap. J.-C. », Paris, 2010
  • Monique Clavel, Béziers et son territoire dans l’Antiquité, Paris, Les Belles Lettres, 1970.
  • Monique Clavel-Lévêque, Autour de la Domitienne. Genèse et identité du Biterrois gallo-romain, L’Harmattan, Paris, 2016.
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  • Ludovic Dolez, Évolution des paysages végétaux en Languedoc depuis le Néolithique : apport de la palynologie à l’étude des milieux et des agrosystèmes, thèse Montpellier, décembre 2018.
  • Théobald Durand, Lespignan. Étude historique et archéologique Imprimerie générale, J. Sapte, Béziers, 1895, 74 p.
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  • André Lopez-Moncet, « Le Pecten glabre et autres coquillages marins très appréciés dans le Biterrois durant l’Antiquité. Leur origine probable », Bulletin de la Société Archéologique, Scientifique et Littéraire de Béziers, 2020, pp. 45-71.
  • Ernest Nègre, « Les divers aspects du suffixe -anum dans la toponymie languedocienne », Revue Internationale d’Onomastique, 1961, 13-3, pp. 207-220.
  • Christian Olive, Notices des œuvres. Nissan-lez-Ensérune (34) église paroissiale Saint-Saturnin, SRA Languedoc-Roussillon, 2006, n° 8073.
  • Vincenzo Pellegrino, Espaces de stockage domaniaux dans l’Occident romain (Ier siècle av. J.-C.- IVe s. ap. J.-C.), thèse Universités de Montpellier et Lecce, novembre 2018, inédit.
  • Vincenzo Pellegrino, « Le stockage des céréales dans les campagnes romaines (Ier siècle av. J.-C.-Ve s. ap. J.-C) : aspects techniques et questions typologiques à propos des greniers ruraux », communication au colloque Autour du stockage dans les sociétés méditerranéennes. Les leçons des recherches récentes, Rome, février 2019, en ligne
  • Hervé Pomarèdes, Olivier Ginouvès, Etude d’impact archéologique et sondages. Lespignan : Vivios/ Les Rompudes/ Les Sèches, DRAC Languedoc-Roussillon, Montpellier, 1991, 24 pages, 14 planches, 28 fig.
  • Coline Ruiz-Darasse, « Langues et écritures dans le Biterrois de l’âge du Fer », CAG, pp. 27-34.
  • Daniela Ugolini, Christian Olive (dir.), Carte Archéologique de la Gaule. Le Biterrois, 34/5, 2013, citée CAG.
  • Joseph Giry, Fouilles archéologiques Vivios (commune de Lespignan), Graphic Sud, Saint-Pargoire, 1969, 26 p.
  • Thibaud Vigneron, analyse pédologique, mémoire de 3e cycle, Université de Franche-Comté, 1991.
  • Carte de l'implantation de la villa Vivios sur le littoral
    Fig.1 - Implantation sur le littoral de la ria
  • Photo d'une Péliké du « style de Gnathia », IVe- IIIe s.
    Fig.2 - Péliké du « style de Gnathia », IVe- IIIe s.
  • Image du compoix de Lespignan, 1492-1501, avec la mention du « chemin de Vivian », « camy de Vivian »,
    Fig.3 - Mention du « chemin de Vivian », « camy de Vivian », compoix de Lespignan, 1492-1501.
  • Carte d'occupation des campagnes autour de Vivios
    Fig.4 - Occupation des campagnes autour de Vivios, mi-Ier s. avant n.è.
  • Plan de Vivios révisé (2019)
    Fig.5 - Plan révisé (2019)
  • Photo de vaisselle de cuisine et de table
    Fig.6 - Vaisselle de cuisine et de table
  • Image d'une riche collection de lampes
    Fig.7 - Riche collection de lampes
  • Image de divers objets, tabletterie, épingles
    Fig.8 - Objets de tabletterie, épingles
  • photo d'une main ½ grandeur nature sur un bas-relief de porphyre noir.
    Fig.9 - Main ½ grandeur nature sur un bas-relief de porphyre noir.
  • Photo de Catos, nom gaulois écrit en alphabet latin sur un bord de cruche de tradition celtique
    Fig.10 - Catos, nom gaulois écrit en alphabet latin sur un bord de cruche de tradition celtique
  • Vivios sur la frontière linguistique, entre zone de forte latinisation et espace de plus forte persistance du celtisme
    Fig.11 - Vivios sur la frontière linguistique, entre zone de forte latinisation et espace de plus forte persistance du celtisme
  • Reconstitution 3D de la pièce tiède, tepidarium, hypothèse de restitution
    Fig.12 - La pièce tiède, tepidarium, hypothèse de restitution
  • Reconstitution 3d de vues de la pièce chaude, caldarium, avec sa vaste baignoire.
    Fig.13 - Vues de la pièce chaude, caldarium, avec sa vaste baignoire.
  • Planche du système de chauffage
    Fig.14 - Le système de chauffage
  • Photo des vestiges de la piscine froide, état actuel
    Fig.15 - La piscine froide, état actuel
  • Restitution 3d du frigidarium et de sa piscine
    Fig.16 - Restitution du frigidarium et de sa piscine
  • Image du grenier/entrepôt, hypothèse de restitution.
    Fig.17 - Le grenier/entrepôt, hypothèse de restitution.
  • Image 3d de l'organisation et paysage agraire, hypothèse.
    Fig.18 - Organisation et paysage agraire, hypothèse.
  • Photos de pectens sur le site de Vivios
    Fig.19 - Pectens retrouvés in situ.
  • Restitution 3d de la zone d’embarquement au pied des carrières
    Fig.20 - Zone d’embarquement au pied des carrières
  • Image représentant la logistique au ras de l’eau
    Fig.21 - La logistique au ras de l’eau
  • image 3d de Vivios, cœur d’une grande entreprise littorale
    Fig.22 - Vivios, cœur d’une grande entreprise littorale
  • Restitution 3D de la villa de Vivios
    Fig.23 - La villa : restitution 3D des vestiges archéologiques.
  • Panneau de description du site de Vivios
    Fig.24 - Panneau le site
  • Panneau de la villa sur le site de Vivios
    Fig.25 - Panneau la villa
  • Carte de la boucle 1 du parcours de Vivios
    Fig.26 - Boucle 1 du Parcours
  • Monique Clavel-Lévêque, Université de Franche-Comté / Parc Culturel du Biterrois.
    leveque.monique@wanadoo.fr

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