Cette question, si brûlante aujourd’hui, des circulations et modes de contacts entre rives de la Méditerranée n’a cessé de nourrir les réflexions, depuis Platon jusqu’à l’horizon actuel des anthropologues et ethnologues. Elle s’est concrétisée tôt en Biterrois où confluent Lirou et Orb, liens directs avec l’arrière-pays et la Méditerranée, et piste héracléenne
, mise au jour à Béziers et à Colombiers, vecteurs précoces du croisement des cultures et des hommes qui a façonné dans la longue durée une entité
ouverte et plurielle. Elle est aujourd’hui au cœur d’enjeux politiques et de débats historiographiques qui concernent directement la lecture de Béziers antique où ont coexisté et fusionné, non sans heurts, des usages, des langues et des divinités.
Or, les conditions de l’échange, ses formes et les processus culturels qui régissent notamment les premières rencontres entre populations locales et nouveaux venus, navigateurs et marchands méditerranéens dans nos confins ouest-languedociens constituent un des sujets majeurs de la recherche de ces dernières décennies. Désormais perçues dès la seconde moitié du VIIe s. av. n. è., tant en Provence pré-massaliète qu’en Languedoc proto-biterrois, les nouvelles données ont permis, en revisitant le modèle longtemps reçu, de rebattre quelque peu les cartes, de rajeunir la chronologie en réorientant notamment les relations maritimes en Méditerranée où s’est imposé un nouvel itinéraire précoce. Il est jalonné à la fois par les objets de bronze qui partent de Gaule méridionale vers la Sicile et par les céramiques grecques arrivant de Sicile où les jeunes colonies mégariennes semblent avoir impulsé, fin VIIe/1ère moitié VIe s., la mise en place d’un réseau rhodien, parallèlement au réseau phocéen, qui l’emportera au cours du VIe avec le système de l’emporia. Dans ce contexte propice à des échanges de type aristocratique entre explorateurs et communautés indigènes, à des fréquentations plus ou moins régulières et des installations sporadiques, arrivaient les importations dont les coupes de type proto-corinthien, livrées par les nécropoles à Mailhac, Agde et Béziers, La Courondelle, dans l’une des deux tombes fouillées.L’habitat n’étant pas connu.
Quasiment contemporain, le site fortifié de la colline Saint Jacques, qui a livré un fragment d’oenochoé de même style, serait le premier établissement de Béziers.
Outre ces deux noyaux d’une population réceptive aux nouveautés, on a reconnu la présence de ces traceurs sur deux autres points du Biterrois (Fig.1) : à Vendres et Cazouls dans la moyenne vallée de l’Orb, où le dépôt launacien
de Mus signait aussi la dynamique de ce nœud fluvial, partie prenante de l’attractivité du carrefour biterrois, auquel on peut ajouter, dans la vallée du Libron, la petite occupation du VIIe s. à Monfau/Magalas, sans aller jusqu’à celle de la Thongue à Servian.
Au total, cette participation de Béziers et des voies fluviales du Biterrois aux échanges actifs de la seconde moitié du VIIe s. est à même de compléter l’amplitude du réseau rhodien entre Mailhac et Agde (Fig.2).
Cette diffusion précoce des importations mesure à la fois les capacités de réception de la population locale et l’apport constitutif des marchands grecs, qui semblent bien avoir été à Béziers, non des Phocéens comme à Marseille, mais majoritairement des Doriens, Rhodiens, venus de Sicile, en un groupe mixte comme on le pense aujourd’hui.
Si on ignore combien ont pu s’installer, temporairement ou durablement, on ne connaît pas davantage les éventuels rapports des deux groupes attestés de population, qu’ils appartiennent ou non aux Élisyques. Y aurait-il eu déplacement ? Pour tenter de savoir, suivons donc les chemins de Béziers I où ont commencé à circuler, outre les hommes et les biens, modes, savoirs et savoirs faire.
L’émergence de Béziers : un site ouvert et pluriel
Outre La Courondelle, les tout débuts de l’occupation du site, jusque vers la mi-VIe s., sont attestés sur quatre ou cinq points dans trois secteurs de la ville. (Fig.3).
- Sur la colline Saint-Jacques, où un puissant dispositif défensif dessinerait, dès 625, date discutée, les contours d’un établissement perché fortifié, ont également été mis au jour les vestiges d’un silo ou citerne, de fours avec rebuts des
premières productions tournées locales
,ratés de cuisson de grise monochrome
, des céramiques non tournées et des vases d’importation ibériques et grecs. - Sur la colline saint Nazaire, à l’îlot des chaudronniers où
la première phase d’occupation structurée peut-être datée autour de 600 av. J.-C., les vestiges se limitent à trois fosses et une tranchée palissadée
, à quoi s’ajouteraient ceux de la possible citerne, et « les éléments [...] d’un four de potier », produisant vers la même date, majoritairement de la non tournée, dont des pithoi, et de la grise monochrome. - En centre ville, des sols ont été vus en deux endroits, associés à des importations et des éléments de maisons du VIe s. avec adobe, bordées de possibles venelles, les murs les plus anciens étant datés de 575/550.
Ainsi se dessine une occupation de la première moitié du VIe, où la vie quotidienne est illustrée par l’usage massif de la céramique non tournée, de provenance diversifiée, parallèlement aux céramiques d’importation, les potiers indigènes fournissant la vaisselle de cuisine et de table, aux immigrés grecs.
Au reste, le répertoire des formes, dont Éric Gailledrat a rappelé la proximité, suggère que de premiers ateliers ont pu être des lieux d’acquisition des nouveaux savoirs techniques – le tour ou « la construction de fours complexes » – les productions tournées n’étant plus progressivement « l’apanage de potiers grecs ». L’évolution de deux productions bien diffusées et typiques du faciès biterrois – le plat à marli et le pot à bouillir –pourrait témoigner d’un répertoire partagé
et conduire à relativiser la présence de Grecs. D’autant que les productions de pâte claire conjuguent formes nouvelles (cruches, coupes ansées) et formes locales (urnes), que l’usage grec de lampes est adopté dès la mi-VIe s. et qu’on produit des lampes locales non tournées même après l’introduction du tour.
Ces indicateurs parlent en faveur d’une coexistence voire d’une cohabitation, quand Béziers I se développe relativement vite et s’entrelace avec l’évolution des populations autochtones
selon les archéologues.
Dans cette logique, plutôt que la nature « grecque » de Béziers I à ses débuts, ne faut-il pas envisager, hypothèse pour hypothèse, une agglomération peuplée de Grecs et de non Grecs, largement ouverte aux apports extérieurs, dès sa naissance. D’autant que les données archéologiques, provenant de moins de 2 % de la surface estimée, ouvrent toujours sur des questions majeures pour l’historien : est-il possible, à partir d’un faciès culturel, grec ou grécisé, de faire de « l’ethnicité en mode régressif », de produire un discours de type historique ?
Or, Béziers I, assurément vite liée aux Grecs, disparaît aujourd’hui, dans le gouffre sans fond de la recherche des origines, derrière l’affiche ethnocentrée de la plus ancienne ville grecque de France
, imposant, au fil des mouvements de populations une histoire à trois temps, grecque, puis gauloise avant d’être romaine, le premier nom proposé pour la ville étant Rhòde.
À la recherche de l’improbable Rhòde biterroise
Béziers aurait, nous dit-on, été fondée au tournant des VIIe/VIe siècles par des Rhodiens comme colonie du nom de Rhòde, la 1ère d’Occident
, d’après un argumentaire qui reste fragile et bien difficile à retenir.
Les réalités de l’agglomération hellénisante sont perceptibles par les références grecques attestées dans la ville, devenue progressivement au Ve s. une agglomération conséquente, par sa taille et ses fonctions, le faciès matériel s’étant nettement modifié. Pour autant on ne connaît que 2/3 maisons de type grec et divers éléments recherchés de décor urbain – adobe, toitures en tuiles, antéfixes – qui s’intègrent dans un urbanisme plus ou moins régulier, dont deux orientations orthogonales ont été relevées. Manquent encore toutefois les édifices publics et les témoignages d’écriture. Quant aux graffitis, beaucoup moins nombreux qu’à Ensérune (Fig.4) et réduits à une, deux ou trois lettres, grecques, étrusques et même ibérique, ils parlent plutôt à Béziers, sans dominance évidente, d’une pluralité culturelle qui se conjugue notamment à l’ample extension de ses réseaux d’échange.
Une place marchande vivante se dessine ainsi dont le dynamisme économique est réel, avec ses ateliers de bronziers, de facteurs de corail, du travail de l’os, de la corne, et, bien sûr, de potiers, aux productions variées, dans un secteur où l’agriculture prospérait, la vigne étant attestée vers les VIe/Ve siècles.
Un dynamisme confirmé par la diffusion de ses produits vedettes quand Béziers s’impose clairement comme une importante place commerciale, cosmopolite et originale. Une place marchande qui importe largement et redistribue, où arrivent, après les amphores étrusques, jarres ibériques, puniques et, en masse, des amphores de Marseille, à partir des années 540, indicatives d’importations, plutôt que d’arrivée à vide de conteneurs qui auraient exporté le vin biterrois.
Mais, cette plateforme marchande reste dépourvue de monnayage propre, quand Marseille frappe dès le Ve siècle. Or, intervenant vers la mi-Ve s., dans un contexte de recomposition territoriale et régionale, cette nette expansion biterroise a été rapprochée par Éric Gailledrat de l’implication renouvelée des Marseillais en Languedoc occidental, ce qui pourrait trouver confirmation dans la seule monnaie aujourd’hui connue à Béziers, un tetartemorion frappé à Phocée vers 550-500. Il attesterait, outre la présence de Phocéens, le déploiement en Biterrois de l’entreprise commerciale grecque, et peut-être plus spécifiquement phocéenne
quand le réseau rhodien s’est déjà fermé.
Quoi qu’il en soit, la physionomie des échanges milite pour voir à Béziers un de ces « centres de l’interface » dont la complexité interroge – « simple cohabitation ou véritable mixité ethnique » – sur ce carrefour biterrois. Bien située, au confluent du Lirou et de l’Orb, qui la relie à l’arrière-pays et à la Méditerranée, sur un axe immémorial, que suit au VIe s. la piste « héracléenne », mise au jour à Béziers même, la place marchande a dû être encore renforcée fin Ve s., après l’abandon de La Monédière, comme l’a suggéré Éric Gailledrat.
Béziers I serait ainsi une de ces agglomérations qui pendant longtemps [...] ont aspiré, filtré, transformé, stocké et diffusé [...] les biens, les marchandises et même les hommes
, fonctionnant comme un véritable living-lab
, selon les catégories actuelles des économistes.
Pour autant, ce pôle biterrois a-t-il pu, en s’imposant dans les enjeux géopolitiques du moment, aller jusqu’à fonder Agde à la toute fin du VIe comme on l’a avancé ? On peut en douter, même si sa projection économique mesure une vitalité qui se prolonge jusque dans un IVe siècle où le ralentissement des dynamiques régionales, même contrasté, est réel. Il a affecté la ville, qui décline tandis que la composante celtique s’accentue, au point qu’elle se serait effacée de la carte pour plus d’un siècle, sans violence, vers 300, toute trace de vie ayant disparu
, affirmation bien brutale et qui interroge.
D’autant que, le nom de la ville, dans un tel contexte traversé par les mouvements de population, revient au cœur du débat, qui a rebondi en 2022 avec la nouvelle édition de l’Epitomé des Ethniques de Stéphane de Byzance, lequel a compilé, au VIe s. de n. è., les anciennes traditions sur les noms des peuples et des villes de Méditerranée où le nom de Béziers bénéficie de deux mentions dans le temps long.
Sur la voie de Betara/Besara
Si la mémoire écrite n’a rien retenu, à ce jour, de l’hypothétique Rhòde biterroise, deux toponymes qu’on peut croiser avec les données de l’archéologie et de l’épigraphie monétaire, sont transmis par Stéphane de Byzance, livrant un géonyme qui désignerait Béziers.
Le premier nom proviendrait de l’historien Théopompe qui aurait partiellement recueilli et transmis le périple de Pythéas, entrepris au plus tard
vers 340. Béziers, ville des Ligures
, s’appellerait Batetara, erreur de lecture qu’on restitue en *Baisiara ou *Baitara.
Le second nom viendrait d’Artémidore, diplomate et grand voyageur qui parcourt la Méditerranée vers la fin du IInd s. et dit Baitarra ville celtique
, dont le citoyen se dit Baitarrites
.
Quoi qu’il en soit, son nom est connu et ce n’est donc pas, pour les Grecs, une ville grecque, même s’il faut discuter ces qualificatifs, celui de ville des Ligures
notamment, à l’aune des avancées sur les conceptions ethnographiques des géographes antiques. Ces données sont incontournables et elles posent toutefois deux problèmes de rapport aux textes et à l’archéo-histoire.
- 1. Les difficultés de lecture impliquent des restitutions, souvent discutées, liées aux conditions de transmission des manuscrits mais aussi aux
emmêlements de langues
et transferts de culture qui ont exprimé les contacts de populations dans la Gaule du Midi lors du passage de l’oral à l’écrit, avec le grec puis avec le latin. Comment écrire l’Autre et transcrire des sons qui n’existent pas dans la langue du scripteur ? Mais un fait est têtu : *Baisiara ou *Baietara, se retrouvent sans interruption du IVe siècle avant à la fin de l’Antiquité – et au-delà. - 2. Entre ces deux mentions existe un hiatus de plus d’un siècle – 340-220 – qui recouvre globalement une phase cruciale dans l’histoire de Béziers. La ville n’existerait pas selon les archéologues locaux entre 330/300 et 200 environ puisque ses habitants auraient quitté la Rhòde biterroise, désertée comme la campagne, pour aller fonder Rhòde /Rosas en emportant le nom, dont la mémoire se serait perdue en Biterrois.
Or ce schéma « archéologique » proposé me semble faire triplement difficulté :
- 1. il ignore le témoignage de Théopompe/Pythéas, pourtant précis et daté.
- 2. il ne prend pas en compte les quelques traces de vie notées en ville (Fig.5). Un mur lié à un foyer daté du IVe-IIIe s., une couche d’occupation avec de la céramique importée du IIIe, et plus loin, des terrasses
aménagées dès le IInd au moins
. S’il y a donc bien une rétraction importante de l’agglomération, elle n’aurait pas exclu une certaine continuité, même rétrécie en peau de chagrin, dans un espace fouillé qui reste étroitement limité. Ce qui conduit à s’interroger : lacrise
aurait-elle été moins radicale et/ou moins longue ? - 3. il marginalise le
trésor de Béziers
, retrouvé en 1871, dans une cruche à pâte claire, peut-être produite sur place dans les années 225, qui contenait quelque 750/800 pièces d’argent datées autour des années 200. Parmi elles on compteles meilleurs exemplaires
des premières monnaies à la croix dont les frappes, quiaurai[en]t pu débuter vers 240
, révèlent une exceptionnelle qualité et leur caractère « hybride » : combinaison droit/revers, une esthétique clairement celtique et de nettes parentés avec les monnayages grecs, ibériques et ibéro-puniques, notamment amporitains. Ce trésor, parfois dit des Longostalètes, enregistre les changements démographiques et culturels des IVe-IIIe s. et inscrit« Béziers II »dans les traditions locales d’ouverture sans que son nom ait changé.
Nouvelle naissance alors ou franche reprise dès le dernier quart du IIIe siècle, si l’on considère que l’atelier de frappe, qui pourrait être proche
, présuppose des capacités préalables d’organisation et de gestion ? D’autant que ces frappes attestent les premiers usages monétaires, à fonction largement symbolique et politique, quand la monétarisation, jusque-là dominée par les oboles de Marseille, s’élargit dans une dynamique expansionniste qui attire déjà sur les marchés locaux des commerçants italiens, porteurs de leur céramique à vernis noir (groupe des Petites estampilles), bien présente à Béziers.
Dans la ville, par-delà les couches d’abandon, les grands travaux d’aménagement repérés s’inscrivent dans les orientations antérieures de l’agglomération. Qu’il s’agisse de la voirie et de l’habitat ou de la place éminente des activités artisanales, céramiques et métallurgiques.
Dès 230/220 arrivent, avec les amphores italiques, la vaisselle de cuisine et les services de table venus de Campanie qui concurrencent les céramiques communes locales, même si c’est moins perceptible qu’à Ensérune. Le développement de ces arrivages mesure les changements intervenus à la fois dans les comportements alimentaires, sur le marché, et dans les équilibres des milieux de notables.
Ce sont ces derniers que nous donne à voir, à partir des années 150, le monnayage de bronze, émis soit au nom de chefs dits rois
, soit au nom d’un peuple, les Longostalètes, qu’ils soient de Béziers ou d’Ensérune, soit au nom d’une cité.
La première dénomination attestée du nom de la ville se lit sur la légende des monnaies Bétarra/Bétarratis (Fig.6).
La légende est écrite en alphabet grec, avec un eta, qui transcrit un son inconnu en grec, au moment où Artémidore transmet Baitarra, témoignage qui s’inscrit en pleine cohérence avec l’épigraphie monétaire. Textes et monnaies, pratiquement contemporains, enregistrent la continuité directe avec Théopompe-Pythéas et confortent les premières mentions d’un nom de Béziers, au plus tard au IVe siècle.
La monnaie, dont la diffusion est régionale (Fig.7), s’affiche comme un carrefour culturel synthétisant, indiquant le jeu des influences au sein de la population dans des types culturellement hybrides.
Largement imités des prototypes ibériques, ils empruntent aussi à Marseille – au revers, l’Héraclès grec, sa massue derrière la tête, est graphiquement traité à la façon ibérique – et ils disent clairement l’ouverture multiculturelle et la probable coexistence de Celtes, de Celtibères et de Grecs au sein d’une population mixisée de ces proto-cités.
D’autant que la série Baetarratis, dans la complexité des variantes et des combinaisons de coins, fait suite aux séries frappées aux noms typiquement gaulois des rois
– cinq sont connus, dont Bitouios, Kaiantolos, Rigantikos – désignés à la grecque, basileus, titre qui renvoie directement aux reguli du IIIe s. cités par Tite Live, qui évoque alors pour la première fois les Volques.
Ces frappes de faible valeur sont indicatives, plus que de la puissance commerciale, de la complexité du contexte ethno-culturel quand se recompose le paysage politique.
Car il faut sans doute penser que leurs commanditaires sont des notables qui tiennent à affirmer leur pouvoir et qui parlaient un gallo-grec devenu courant aux IInd- Ier siècles
, à Béziers comme dans le Midi méditerranéen où se croisent populations et cultures, et géraient déjà une communication politique au moment où monte la présence d’Italiens, possesseurs de domaines et negociatores, avant même la conquête des années 125/110 et la réalisation de la voie domitienne.
Le devenir de ces frappes locales interroge d’ailleurs. Leur poursuite au début de la domination romaine, dans une phase de résistances régionales, permet de supposer que ces notables émetteurs ont pu/dû choisir de tergiverser, voire de pactiser, quand la tonalité militaire des émissions des rois s’est effacée devant une dimension plus civique, plus compatible avec une éventuelle entrée dans la clientèle de Rome, dans un premier temps du moins. Avant d’être poussés, après avoir traversé les turbulences de la conquête, à rompre la collaboration si/quand les intérêts des notables locaux ont été lésés, directement atteints notamment lors de la prise en main du sol provincial par le pouvoir qui dépossède les populations, confisque les terres, parfois déplace certains possédants ? ou bien Rome a-t-elle mis fin à cette autonomie symbolique dans les années 75-70 ? Quand les mouvements qui agitent le Ier siècle dans la région, avec la présence fréquente de contingents militaires pour les guerres d’Espagne, bien notés par Cicéron, puis pour la conquête de la Gaule, parlent d’une coexistence plus rude en Biterrois sur les chemins tortueux de la première romanité.
La coexistence coloniale : sur les voies plurielles du métissage gallo-romain
Les formes de la coexistence se transforment une nouvelle fois à Béziers, et radicalement, avec la colonisation militaire.
La titulature – colonia Urbs Julia Septimanorum Baeterrensium – de la colonie romaine fondée en 36 av. n. è., inscrit toutefois directement le toponyme dans la continuité. Cette colonie venant, selon la formula provinciale transmise par Pline l’Ancien, immédiatement après la capitale dans la hiérarchie de la province.
Mais il faut dire que la création d’une colonie n’est jamais un cadeau pour la population locale et ne plaide pas, a priori, pour de bonnes relations dominants/dominés. L’arrivée et l’installation d’un contingent de vétérans – difficile à chiffrer – bouleverse, outre les équilibres démographiques, les rapports de force dans la cité qui rythment et modèlent les contacts entre Italiens et Gaulois, inaugurant quelque 500 ans de compagnonnage.
La fondation de la colonie, strictement ritualisée, comme le rappelle le portrait d’Octave, aujourd’hui à Toulouse, dont la statue qui le représente en fondateur, un pan de sa toge relevé sur la tête, suppose la mise en place immédiate d’un nouveau cadre politico-administratif.
La redéfinition des statuts personnels des habitants s’impose alors, qui s’exprime dans l’anthroponymie où les duo ou tria nomina suivis de la tribu distinguent les citoyens romains des Gaulois aux noms uniques. Car, si certains indigènes ont été intégrés dans le corps civique de la colonie, on ignore combien ont pu en bénéficier à côté du statut privilégié des descendants de colons, vétérans de la VIIe légion, qu’illustre ce corps des Septimanes dont l’épigraphie assure la longue permanence.
Dans la ville nouvelle, cadre de vie et urbanisme changent et le cœur de ville affiche rapidement une totale conformité avec le modèle de la colonie militaire romaine. Dans ce nouvel espace idéologique marqué par les insignia imperii, s’imposent les emblèmes architecturaux, le marbre de Carrare et les canons esthétiques de l’Urbs qu’exprime d’abord le forum,quia dû être programmé assez vite (Fig.8).
Son emplacement ne fait guère de doute, et pas davantage sa conception, typique des forums augustéens. Place fermée, monumentale, entourée de portiques, dominée par le Capitole (Fig.9), où trône une statue colossale de Jupiter Optimus Maximus, dont la tête a été longtemps conservée dans la ville, et que bordent les bâtiments canoniques de la vie civique – curie, basilique, temples.
À Béziers, cet urbanisme démonstrateur, programmé pour les premières villes augustéennes d’Occident, fonctionne comme le lieu expérimental d’un développement intégré du culte du prince fondateur et des membres de la famille dont les statues, que décline notamment le groupe julio-claudien, lui aussi à Toulouse, peuplaient l’espace per theatra et fora selon Tacite tandis que les dieux indigènes, plus ou moins romanisés, prospèrent au sanctuaire indigène de l’actuel Plateau des Poètes, en périphérie du centre colonial.
Mais alors commence une autre histoire, quand, déjà, tous les chemins mènent à Rome.
Bibliographie
- Jean-Charles Balty, « Octave-Auguste », in J.-C. Balty, D. Cazes, Portraits impériaux de Béziers, Musée Saint-Raymond, Toulouse, 1995, pp. 38-43.
- Marie-Laure Berdeaux-Le Brazidec, « Trésors monétaires gaulois et romains de Narbonnaise I. Cités de Béziers et de Lodève », Revue Archéologique de Narbonnaise, 46, 2013.
- Alexandre Beylier, Isabelle Daveau, « Se défendre et s’afficher à la fin du premier âge du Fer : les espaces fortifiés languedociens de La Monédière à Bessan et de La Cougourlude à Lattes (Hérault) », in F. Delrieu et alii, Les espaces fortifiés à l’âge du Fer en Europe, AFEAF, 2021.
- Ph. Boissinot, « Que faire de l’identité avec les seules méthodes de l’archéologie ? », in A. D’Anna, D. Binder, Productions et identités culturelles, Antibes, APDCA, 1998, pp. 17-25.
- Philippe Boissinot, « Sur la plage emmêlés : Celtes, Ligures, Grecs et Ibères dans la confrontation des textes et de l’archéologie », in P. Boissinot, P. Rouillard (dir.), Lire les territoires des sociétés anciennes,Madrid, Mélanges de la Casa de Velazquez, Nouvelle série, 35, 2, 2005, pp. 13-43.
- Philippe Boissinot, « L’ethnicité en mode régressif de l’Âge du fer à l’Age du bronze. Quelques problèmes épistémologiques », in D. Garcia, L’Âge du bronze en Méditerranée. Recherches récentes, Paris, Errance, 2011, pp. 171-191.
- Marc Bouiron, Stéphane de Byzance. Les Ethniques comme source historique : l’exemple de l’Europe occidentale, Brepols, Turnhout, 2022, pp. 436-438 et 446.
- Loïc Buffat et alii, La Courondelle 2. Occupation protohistorique et gallo-romaine dans la périphérie de Béziers (34), 2008, SRA, BSR, 2008.
- Michel Christol, « Béziers en sa province », in M. Christol, Une histoire provinciale. La Gaule narbonnaise de la fin du IIe siècle av. J.-C. au IIIe siècle ap. J.-C., Paris, Publications de la Sorbonne, 2010, pp. 147-156.
- Monique Clavel, Béziers antique et son territoire, Paris, Les Belles Lettres, 1970.
- Monique Clavel-Lévêque, « Terre, contrôle et domination. Révoltes et cadastres en Transalpine », in Puzzle gaulois. Les Gaules en mémoire. Images, Textes, Histoire, Besançon-Paris, Les Belles Lettres, 1989, pp. 213-254.
- Monique Clavel-Lévêque, Georges Tirologos, Laure Lévêque, Une ville gallo-romaine et son territoire : Béziers, CDRom, 2001.
- Monique Clavel-Lévêque, Autour de la Domitienne. Genèse et identité du Biterrois gallo-romain, Paris, L’Harmattan, 2014.
- Monique Clavel-Lévêque, « Un géonyme antique en débat(s) : Besara entre lectures textuelles et lectures archéologiques », Babel Littératures plurielles, 45, premier semestre 2022, pp. 239-248.
- Monique Clavel-Lévêque, « La voie Domitia. Route des vins/route des vignes en Biterrois », in L. Lévêque, V. Michel-Fauré, V. Fumaroli, C. Bastidon-Gilles, Les Routes du vin d’hier à aujourd’hui, Arcidosso, Effigi, 2026, pp. 49-73.
- Pierre Forest, « Enquêtes de mémoire. Aux origines de Béziers », Omni, 9, 2015, pp. 50-88, en ligne
- Michel Feugère, Michel Py, Dictionnaire des monnaies découvertes en Gaule méditerranéenne (530-27 avant notre ère), éditions Monique Mergoil et BNF, 2011, pp. 297-305.
- Éric Gailledrat, Espaces coloniaux et indigènes sur les rivages d’Extrême Occident méditerranéen (Xe-IIIe s. av. n. è.), Montpellier, PUM, 2014.
- Éric Gailledrat, « Sailors and Landsmen in the Emporia of Southern Gaul », in E. Gailledrat et alii, The emporion in the Ancient Western Mediterranean. Trade and Colonial Encounters from the Archaic to the Hellenistic Period, Montpellier, PUM, 2018.
- Joseph Giry, « Fouilles de sauvetage : église sainte Madeleine », Bulletin de la société archéologique de Béziers, 1974, 5e série, X, pp. 59-67.
- Elian Gomez, Daniela Ugolini, Jean-Paul Cros, « Béziers : aux origines de la plus ancienne ville grecque de France », Archéologia, 568, 2018, pp. 30-35.
- Elian Gomez, Daniela Ugolini, Sur les chemins de Béziers grecque, Béziers, Le Chameau malin, 2020.
- Elian Gomez, Daniela Ugolini, « Les premiers Grecs en France : le cas de BéziersI/Rhodé », Gaia, 22-23, 2020. https://doi.org/10.4000/gaia.901
- Samuel Gouet, « À propos d’une série de “drachmes à la croix” : un même coin d’avers associé à trois variétés de revers », Bulletin du Centre d’Études Numismatiques, 56/3, 2019, pp. 18-20.
- Cécile Jandot, Elian Gomez, Nouvelles observations sur la voie domitienne à l’Est de Béziers, SRA Languedoc-Roussillon/INRAP Méditerranée, 2003.
- Raphaël Macario et alii, Îlot des Chaudronniers, Béziers, Hérault. Rapport final d’opération archéologique, Toulouse, HADES, 2017.
- Florent Mazière, « L’occupation des sols dans la moyenne vallée de l’Orb à la fin de l’Âge du Bronze », Documents d’Archéologie Méridionale, 24/2001, pp. 83-105.
- Florent Mazière, « Agde et la basse vallée de l’Hérault de la fin de l’Âge du Bronze à l’arrivée des Grecs », in S.Verger, L. Pernet (dir.), Une Odyssée gauloise. Parures de femmes à l’origine des premiers échanges entre la Grèce et la Gaule, Paris, Errance, 2013
- Christian Olive, Marie-Geneviève Colin, Béziers. Place de la Madeleine, Rapport SRA, Montpellier, 1984.
- Richard Pellé et alii, « Un signe de la présence phocéenne en Languedoc occidental : un tétartemorion trouvé à Béziers », in R. Roure (dir.), Contacts et acculturation en Méditerranée occidentale, Aix-en-Provence, 2015, pp. 43-47.
- Jean-Claude Richard Ralite, Cédric Lopez, Elian Gomez, « Le trésor de monnaies “à la croix” de Béziers (Hérault), III-IIème siècle avant J.-C. », Bulletin de la Société Archéologique Scientifique et Littéraire de Béziers, 2012-2013, pp. 5-22.
- Virginie Ropiot, Peuplement et circulation dans les bassins fluviaux du Languedoc occidental, du Roussillon et de l’Ampourdan du IXe s au début du IInd.s. av. n. è., thèse Université de Franche-Comté, 2007, en ligne.
- Virginie Ropiot, « Béziers, la nécropole de la Courondelle (Hérault) », in Une Odyssée gauloise, op. cit., pp. 51-52.
- Patrick Thollard, La Gaule selon Strabon, Paris, Errance, 2009, pp. 163-168.
- Daniela Ugolini, Christian Olive, Béziers I (600-300 av. J.-C.). La naissance de la ville, Béziers, Musée du Biterrois, 2006.
- Daniela Ugolini, « L’identité face au commerce : exemples languedociens », in R. Roure (dir.), Contacts et acculturation en Méditerranée occidentale, Études massaliètes, 12, 2015,pp. 229-238.
- Daniela Ugolini, Elian Gomez, Béziers I. La première Rhòde d’Occident. Hommage à Christian Olive, Rome, L’Erma di Bretschneider, 2021.
- Daniela Ugolini, « Retour aux sources textuelles sur Agde grecque », Études Héraultaises, 59, 2022.
- Daniela Ugolini, Christian Olive,avec la collaboration d’E. Gomez, Carte Archéologique de la Gaule, 34/4, Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 2012.
- Daniela Ugolini, Christian Olive, Carte Archéologique de la Gaule, 34/5, Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 2013.
- Luis Amela Valverde, « Beterra », Acta Numismatica, 48, 2018, pp. 101-107.
- Stéphane Verger, « Des objets gaulois dans les sanctuaires archaïques de Grèce, de Sicile et d’Italie », Comptes Rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2003, 147-1, pp. 525-573.
- Stéphane Verger, L. Pernet (dir.), Une Odyssée gauloise. Parures de femmes à l’origine des premiers échanges entre la Grèce et la Gaule, Paris, Errance, 2013.
- Stéphane Verger, « Les Grecs en Gaule au VIIe siècle avant J.-C. : sites de contact, pratiques d’hospitalité, motivations économiques », in S. Verger, L. Pernet (dir.), Une Odyssée gauloise. Parures de femmes à l’origine des premiers échanges entre la Grèce et la Gaule, Paris, Errance, 2013, pp. 30-34.







