Transcription de la vidéo

[Musique d’accompagnement]

Arrivé sur le site que la légende appelle, depuis le XVIIe siècle, « Temple de Vénus », vous êtes dans un espace chargé d’histoire, que les habitants ont occupé dès l’âge du Bronze.

Au débouché du ruisseau de la Carriérasse, dans l’anse la mieux abritée de l’étang, où les cartes anciennes localisent le port, il faut imaginer qu’il y a presque 3 000 ans, sous les premières maisons du lotissement actuel, au lieu-dit Portal-Vielh, un village vivant au bord de l’étang. Sa population d’agriculteurs, d’éleveurs et de pêcheurs exploitait les terres des plateaux alentour et les ressources de la lagune salée. Des restes de poissons et de coquillages, moules et huîtres, ont été retrouvés dans les maisons aux murs faits de torchis et de roseaux, déjà bien présents dans le paysage.

Vous vous demandez peut-être si l’environnement et le milieu naturel, facilement accessibles aujourd’hui grâce aux données des satellites, ont beaucoup changé ; si, à l’époque romaine, la couverture végétale et arborée était plus dense ; si l’on était là au bord de la mer ou d’une lagune ; et si le niveau des eaux permettait la navigation.

L’étude de la faune archéologique, nettement marine, et les sondages géotechniques opérés dans l’étang indiquent clairement que c’est dans une ria largement ouverte sur la mer que prospérait le Portus Veneris, ce « port de Vénus » qui a donné son nom au village de Vendres. Il est cité pour la première fois au IVe siècle de notre ère par le poète Ausone, qui vante les huîtres qu’on y produisait déjà.

Les processus de comblement, relevés à plusieurs époques et que vous voyez aujourd’hui bien avancés, ont été considérablement accélérés par les sédiments apportés par l’Aude, qui a plusieurs fois changé de lit depuis le XIVe siècle.

Les cartes anciennes, dès le XVIIe siècle, montrent l’ampleur des variations et des atterrissements qui ont modifié ces milieux humides, très mobiles et fragiles. Ils constituent aujourd’hui de véritables conservatoires qui abritent des espèces rares et menacées.

L’écosystème lagunaire romain n’est pas connu avec précision. Mais, au bord de l’eau où vivaient pêcheurs et autres ramasseurs de coquillages, tamaris, roseaux, phragmites et renoncules aquatiques hébergeaient déjà échassiers et canards. Sur les collines, où voisinaient cultures et garrigue, que l’agriculture gallo-romaine a contribué à dégrader, poussaient chêne kermès ou chêne vert, thym et pistachier lentisque.

Après la conquête romaine, vers la fin du IIe siècle avant notre ère, une ferme familiale s’installe. Le pourtour de la ria se peuple progressivement de nouveaux habitats connus par prospection : d’abord des fermes, puis des villas domaniales qui les remplacent au Ier siècle de notre ère.

La villa de Vénus est implantée sur le chemin de terre qui suit l’ancienne voie de circulation reliant la ria à la voie Domitienne. Le matériel archéologique dispersé sur plus d’un hectare — éléments de bâti et de décor, céramiques, etc. — permet de localiser l’habitat, toujours sous terre, mais que l’on repère clairement sur les photographies aériennes anciennes.

Ces données ont permis de construire une hypothèse pour restituer la physionomie de la villa et proposer un agencement des bâtiments en trois dimensions. On ignore le nom du maître de la villa Veneris, attestée au Xe siècle ; mais, qu’il soit Italien ou Gallo-Romain, on est sûr de son rang social et de sa richesse.

La maison du maître, la pars urbana, se reconnaît à ses nombreuses pièces organisées autour de cours intérieures bordées de portiques et agrémentées de bassins. Fragments de marbre, tesselles de mosaïque de diverses couleurs et morceaux d’enduit peint, dont les motifs animaient les murs, disent le luxe de l’ensemble.

À proximité immédiate, les bâtiments d’exploitation de la pars rustica, avec sans doute un port privé, comprennent les logements des travailleurs et les installations techniques nécessaires aux activités agropastorales et marines.

[Musique et applaudissements]

Pêche et cueillette des coquillages, documentées par les huîtres et les Pecten massivement présents sur les sites voisins ou même plus lointains, prospéraient à côté des activités agricoles.

Les vestiges de conteneurs retrouvés ici impressionnent : des amphores et surtout des dolia, ces grandes jarres que l’on enterrait dans les caves où le vin était élevé. Mais les pressoirs et les chais, structures indispensables au traitement et au stockage des vendanges, ne sont pas documentés.

Le domaine de Vénus a été remanié à la grande époque du premier boom viticole qu’a connu le Biterrois, dans les années 80 de notre ère. C’est le moment, en tout cas, où les maîtres du domaine de Vénus ont décidé de s’offrir un véritable quartier thermal à la pointe la plus avancée dans la ria, quand la mode de s’équiper d’espaces balnéaires se répand chez les notables de la région.

Le choix du promontoire, qui domine le paysage d’environ 1,50 mètre, permet à la fois d’être vu et de voir au plus loin. C’est un véritable programme architectural qui a fait de cette extension une vitrine pour le propriétaire du moment, manifestement soucieux de suivre au plus près les modèles en vogue en Italie.

Un écrin de verdure adapté à la topographie devait assurer la liaison depuis l’habitation, par une coulée verte où s’étiraient sur 150 mètres des portiques, des jardins, des allées de cyprès, des topiaires et même de la vigne. Recoins frais, coins de repos, espaces animés par des statues ou de petits autels honorant des divinités choisies, ou encore bassins, introduisaient déjà aux plaisirs de l’eau.

Aujourd’hui recouvert, cet ensemble, dont seule une partie était conservée en élévation, s’étendait sur plus de 600 m². Une ampleur impressionnante qui a concentré, avec la majesté des constructions encore visibles au début du XVIIe siècle, la mémoire des lieux et nourri le mythe du temple tout au long des siècles.

La première mention connue du site, après les premières explorations dues à Dominique de Bonsi vers 1619-1621, figure sur le dessin à l’encre de Pierre Barral de Mèze, peintre des consuls de Béziers. Cet impressionnant croquis d’un mètre sur 60 centimètres porte d’emblée la bonne interprétation des thermes, dans une représentation déjà proche d’une vue en trois dimensions. Il est inséré dans le manuscrit d’Anne de Rulman, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque nationale de France.

Pour autant, au début du XXe siècle, la légende l’a emporté sur l’histoire quand le propriétaire des lieux a conduit d’importantes fouilles pour retrouver le temple imaginaire. Elles ont permis de lever un plan utile, mais ont aussi détruit une partie des structures et des informations.

En 2008, la fouille menée par le Parc culturel du Biterrois, revenant sur cette interprétation fautive, a mis au jour piscines et pièces thermales, aujourd’hui recouvertes pour assurer leur protection.

Le sommet du promontoire, entaillé sur environ 1,60 mètre puis nivelé, a été aménagé en podium, en créant différents niveaux qui ont produit un étagement harmonieux des pièces. Ce dispositif, qui multipliait les points de vue sur la mer, accroissait aussi la visibilité de l’ensemble, tant depuis le large que depuis les divers domaines qui peuplaient les rives de l’étang.

Sur la partie la plus haute, l’entrée du complexe thermal devait ouvrir vers le vestiaire. Même si l’usage était plutôt de commencer par les soins de propreté dans le secteur chauffé, le parcours pouvait aussi être pratiqué à son gré.

En sortant du vestiaire, la logique du dispositif conduisait à traverser les pièces froides et tièdes avant de prendre aussitôt à droite, vers la salle réservée aux premiers soins de propreté, où les strigiles étaient mis à disposition pour gratter le corps et nettoyer la peau de ses impuretés.

De là, on passait dans le secteur chauffé, où l’alimentation en eau chaude et le chauffage étaient assurés par les fours des deux chambres de chauffe. C’est une technique sophistiquée et onéreuse, assez tôt répandue dans la province et dans le Biterrois, qui permettait à l’air chaud de circuler à la fois en sous-sol, entre les pilettes d’hypocauste, et dans les canalisations de briques insérées dans les murs.

Tel qu’on peut le restituer, les baigneurs devaient commencer leur parcours dans les étuves chaudes, équipées d’une banquette et pourvues d’un bassin. On puisait de l’eau pour asperger le sol quand l’atmosphère devenait trop sèche, comme dans un sauna.

En transitant par le tepidarium, on poursuivait en atmosphère chaude en montant vers le grand caldarium, où la température, plus forte encore, et l’immersion dans l’une des baignoires assuraient une détente totale.

Là, rien ne manquait des objets nécessaires à la toilette, mis à disposition dans cette pièce au décor choisi. Les coquilles visibles sur les murs et les corniches, identiques à celles que l’on peut ramasser sur la plage voisine, rappelaient la nature toute proche.

Sur le sol, un tapis de mosaïque créait, avec les paysages exotiques que déroulaient les murs, l’illusion d’une nature de rêve, inondée de soleil entrant par les larges baies vitrées.

Au sortir du caldarium, la transition douce qui rendait au corps l’atmosphère de la pièce tiède s’amorçait dans le tepidarium, où les massages pouvaient encore compléter le bien-être du bain de délassement.

En poursuivant le parcours, on descendait dans la pièce froide, le frigidarium, plus petit et légèrement en contrebas, où l’on pouvait encore recevoir des soins et des onctions, dans une température prévue pour rendre à la peau son tonus, avant de plonger dans la grande piscine.

Cette natatio, incomplètement retrouvée, impressionne par les dimensions de son bassin, proches de celles des piscines actuelles : 9 mètres de long sur 5,40 mètres de large et près de 2 mètres de profondeur.

Le marbre blanc retrouvé là en abondance brillait dans cet espace baigné de soleil, où s’ouvraient des salles de service et de repos décorées de mosaïques colorées, pour achever la remise en forme.

Au sortir des thermes, la curiosité vous entraîne peut-être à descendre jusqu’à l’imposante construction ronde, restée longtemps énigmatique. Installée au plus près du rivage, directement sur le sable, avec ses murs massifs et le puissant béton hydraulique de son sol, bâti pour retenir de grandes quantités d’eau, elle n’a pas fini d’interroger.

À l’intérieur, un massif maçonné exclut l’hypothèse d’une piscine de loisirs. La présence de colonnes visibles sur le dessin du XVIIe siècle et retrouvées au XXe permet aujourd’hui d’avancer une hypothèse et d’identifier là un vivier d’agrément.

La présence de cet équipement de luxe, l’ampleur des bâtiments thermaux et le prestige d’un site de promontoire, véritable repère pour la navigation, se conjuguent pour conforter l’hypothèse qu’il s’agit là d’une de ces riches villas maritimes qui prospèrent aux Ier et IIe siècles de notre ère sur le littoral méditerranéen, et dont l’occupation se prolonge à Vénus jusqu’à l’aube du Moyen Âge.

[Musique de fin]

  • Monique Clavel-Lévêque, Université de Franche-Comté / Parc Culturel du Biterrois