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La biodiversité méditerranéenne à la croisée des chemins :

Évolutions observées sur le site Natura 2000 « Basse Plaine de l'Aude »

Guy Diaz, Bernard Sola, Jean-Claude Crespo.

Photo de la zone humide de l'étang de Vendres

Accueil - Eco-environnement - La biodiversité méditerranéenne à la croisée des chemins :

Évolutions observées sur le site Natura 2000 « Basse Plaine de l'Aude »

Le changement climatique induit de profondes modifications dans les comportements du vivant.

Les hommes sont souvent les acteurs majeurs de ces changements.

Les différentes espèces des régions méditerrannéennes sont à la croisée des chemins et ne peuvent que s’adapter en modifiant leurs habitudes en matière de prédation, de migration, de reproduction, ou de nourrissage. C’est le cas des tortues caouannes, des cigognes, du héron butor étoilé, de différents rapaces, des chauves-souris, de la talève sultane, de l’ibis falcinelle...

Certaines espèces vont proliférer et devenir envahissantes, mettant en péril les milieux qu’elles colonisent : c’est le cas du crabe bleu, de l’écrevisse de Floride, du ragondin, de la jussie, du gecko, des tortues de Floride... On note une prolifération au début de l’introduction car elles n’ont pas de prédateur. Mais, peu à peu, les prédateurs (rapaces, hérons, renards, sangliers, hommes...) s’adaptent et limitent cette prolifération. Celle des plantes est plus difficile à enrayer.

De nombreuses espèces vont disparaître telles celles qui voient leurs milieux de vie profondément modifiés ou appauvris en termes de nourrissage, d’abri pour la nidification ou d’impossibilité à migrer. Cette disparition peut être définitive ou passagère : c’est le cas des hirondelles, du butor étoilé, du martinet, des civelles, de l’éphippigère des vignes et du sphex languedocien...

Les causes de ces évolutions ne peuvent toutefois être attribuées au seul changement climatique. Dans des milieux fortement anthropisés, de nombreuses pressions se cumulent : surfréquentation des espaces sensibles, utilisation de substances nocives - insecticides, désherbants et autres traitements chimiques liés notamment à la viticulture ou à la démoustication -, pollutions diverses, remontée du biseau salé sous l’effet conjugué de la surexploitation des nappes profondes et de l’élévation du niveau marin, gestion parfois inadaptée des ouvrages et des espaces naturels, ainsi que répétition des épisodes de sécheresse.

Ces évolutions significatives observées sur le site Natura 2000 « Basse plaine de l’Aude » sont repérables sur quelques cas qui concernent plus précisément la biodiversité des espaces sensibles de l’étang de Vendres et de ses environs : la tortue caouanne, qui a modifié ses routes migratoires et ses lieux de nidification, le crabe bleu, espèce envahissante  qui prolifère parallèlement ; le héron butor étoilé  espèce parapluie en voie de disparition ; l’éphippigère des vignes et son prédateur le sphex languedocien, espèces en danger.

La « Basse plaine de l’Aude » et les enjeux écologiques du site Natura 2000

Située entre Béziers et Narbonne, à l’interface de la terre et de la mer, la Basse plaine de l’Aude, concerne 5 communes : 3 communes héraultaises sur la rive gauche du fleuve : Nissan-lez-Ensérune, Lespignan, Vendres et 2 communes audoises sur la rive droite : Salles d’Aude et Fleury d’Aude (Fig.1).

Occupant près de 5.000 hectares, la Basse plaine de l’Aude est un complexe de zones humides dominé au Sud-Ouest par le massif de la Clape, ancienne île qui culmine à 214 mètres, au nord par les collines d’Ensérune, hautes d’une centaine de mètres et au Nord-Est par le plateau de Vendres, ancienne terrasse alluviale de l’Orb d’une trentaine de mètres d’altitude.

Il y a plusieurs millénaires, les basses terres, entre la Clape et les collines d’Ensérune, ont été submergées sur une longueur d’environ 20 km de Vendres à Capestang, par la ria post-glaciaire constituée à la suite de l’élévation du niveau marin. Avant la période romaine, l’amont de la ria (à proximité de Capestang) s’est isolé de la mer, rendant possible le passage de la voie Domitienne (Fig.2), la partie aval, des collines d’Ensérune à la mer, évoluant jusqu’au Moyen Âge central vers une configuration de lagune largement ouverte sur la mer.

À partir du XIVe siècle, l’Aude a abandonné son cours principal via Narbonne et s’est déversé plus largement dans la lagune de Vendres/Lespignan. Avec l’accentuation des atterrissements du fleuve et la pression de la sédimentation marine, ce complexe fluvio-lagunaire s’est progressivement comblé puis s’est scindé en plusieurs unités qui correspondent aujourd’hui à trois étangs (Fig.3).

Il s’agit d’étangs peu profonds (moins d’un mètre) qui ont chacun leur spécificité. Le site Natura 2000 englobe aussi les milieux périphériques : le cordon littoral de part et d’autre de l’embouchure, les prés salés, les sansouïres...

  • L’étang de Pissevaches (Fleury) au Sud , d’une superficie de 900 ha, étang salé dont la connexion avec la mer se crée naturellement, au gré des coups de mer, par l’ouverture d’un grau.
  • l’étang de Vendres, au centre, de quelque 1.800 ha, en eau saumâtre, relié à la mer par le Grau de Vendres (vanne du Chichoulet) et à l’étang de la Matte par un canal. C’est la pièce maîtresse de la Basse plaine de l’Aude.
  • l’étang de la Matte (Lespignan), au Nord-Ouest, d’environ 400 ha, espace d’eau douce en voie d’assèchement depuis 2022, impact direct sur la biodiversité de cette zone où la remise en eau demeure problématique, les précipitations hivernales étant insuffisantes.

En raison de la grande biodiversité qu’elle abrite, la Basse plaine de l’Aude a été classée depuis une vingtaine d’années site Natura 2000 à la fois au titre de la Directive Oiseaux et de la Directive Habitats faune/flore (Directive « oiseaux » (ZPA : Zone de Protection Spéciale) – Directive « Habitats » (SIC : Site d’Importance Communautaire). C’est donc un site reconnu pour la rareté et la fragilité des habitats naturels et des espèces, végétales et animales, qu’il abrite, reconnus d’intérêt communautaire à protéger en priorité.

Depuis 2018, la Communauté de Communes La Domitienne est la structure animatrice et gestionnaire de ce site de près de 5.000 hectares incluant les terrains du Conservatoire du Littoral pour près de 1.500 hectares. Le périmètre est protégé mais pas mis sous cloche, la protection s’exerçant en conciliation avec les activités humaines.

Pour ce site Natura 2000, les enjeux écologiques du document d’objectifs, validé en comité de pilotage (6 février 2025), concernent :

  • 20 habitats d’intérêt communautaire comme les milieux dunaires, les sansouïres, les prés salés...
  • 250 espèces d’oiseaux, dont 60 d’intérêt communautaire (Fig.4), l’avifaune constituant l’élément majeur de la biodiversité de la Basse plaine.
  • 6 espèces de chiroptères d’intérêt communautaire (Fig.5)
  • 6 espèces d’amphibiens d’intérêt communautaire (Fig.6).

La mosaïque de paysages de l’étang de Vendres

Depuis la mer jusqu’au village de Vendres, la basse plaine de l’Aude offre une grande diversité de paysages :

Côté mer, la plage et la dune limitent le cordon littoral colonisé par des plantes halophytes adaptées au sel telles que la salicorne, le tamaris, l’olivier de Bohème. Ces zones sont habitées par des espèces migratrices nicheuses comme le gravelot à collier interrompu, qui peut souffrir d’une surfréquentation des plages au printemps et de la divagation des chiens sur les lieux de nidification.

La dune avait été détruite par les agriculteurs qui souhaitaient chausser les terres du cordon littoral entre sansouïre et étang pour y installer des vignes afin de lutter contre le phylloxéra. Mais l’implantation de ganivelles (barrières de châtaigner tendues le long de la plage) par la ville de Vendres et l’association Patrimoine et Nature a permis de piéger le sable éolien et, très rapidement, la dune a été fixée par des plantes colonisatrices dont la principale est l’oyat (Fig.7)

Peu à peu, profitant de la lentille d’eau douce que la dune protège en surface du biseau salé, d’autres plantes s’installent comme le jonc, le panicaut, l’immortelle des sables, l’euphorbe... et tout un monde se met en place : les pimélies, les scarites, les alouettes, des lézards et, depuis peu, sur la plage, vient pondre la tortue caouanne.

Aujourd’hui, l’action conjuguée de la montée des eaux, de la sécheresse et de la surexploitation de la nappe profonde (golfs...) entraîne une remontée du biseau salé et, à terme, les dernières vignes du cordon littoral sont vouées à disparaître.

Entre la dune et le cordon littoral, se développe la sansouïre, milieu salé hostile couvert de plantes halophytes, salicorne, soude et saladelle... (Fig.8)

En raison du faible couvert végétal, les sansouïres hébergent une faible diversité d’espèces. La faune est constituée d’oiseaux nicheurs peu nombreux, gravelots à collier interrompu, alouettes des champs, oedicnèmes criards... En hiver, la mise en eau favorise l’apparition des canards et des échassiers. C’est une zone tampon qui protège les campings installés sur le cordon dunaire, et qui varie peu.

Le Grau de Vendres fait communiquer l’étang et la mer (Fig.9). C’est un endroit très important par où transitent les civelles, ces larves d’anguilles qui finissent leur voyage dans l’étang. Autrefois, très nombreuses dans la zone humide, les anguilles étaient pêchées par de nombreux pêcheurs professionnels.

Aujourd’hui il n’en reste qu’un, qui voit son activité péricliter à cause de plusieurs facteurs :

  • la sécheresse responsable du manque d’eau ;
  • la saturation du milieu par les produits phytosanitaires ;
  • l’eutrophisation ;
  • l’invasion du crabe bleu, qui remplit les filets ;
  • le manque d’entretien des canaux de communication entre l’Aude et le marais.

La disparition de l’anguille est aussi le résultat d’une surpêche des alevins (Fig.10).

Le marais est constitué d’une vaste zone humide (Fig.11) très variable dans son aspect car suivant les précipitations ou les coups de mer, l’eau y est plus ou moins salée.

La roselière y est partout présente et favorise la nidification et le nourrissage des espèces migratrices. Sur les bordures, le long de l’Aude et vers les collines de Pech Blanc, des prés de fauche ou enganes (triangle, scirpe, bosquets de tamaris) permettent l’élevage de troupeaux de bovins et d’ovins et l’installation des héronnières (Fig.12).

Dans les années 1990, on a pris conscience de la régression de la roselière, du comblement des fossés, de l’appauvrissement de la végétation et du recul des espèces qui y sont inféodées.

Deux plans ont été mis en place pour y faire face en essayant de rétablir les habitats :

  • une action en faveur de la pie grièche à poitrine rose en protégeant les frênes qui bordent les canaux et la ripisylve et en recreusant les canaux (Fig.13) ;
  • un programme européen« Life butor étoilé » visant à favoriser les entrées d’eau douce afin de rétablir la roselière, nécessaire à la nidification et au nourrissage de cet oiseau migrateur emblématique.

Les collines calcaires ou pechs arides, souvent couvertes de brachypode rameux et d’une végétation méditerranéenne : pins, genêts, chênes verts, amandiers et reliquats de cultures (vigne)... Ces collines font partie de la zone Natura 2000, « collines d’Ensérune » où la garrigue qui les recouvrait à l’origine a été fortement dégradée par un surpâturage millénaire.

La disparition d’une espèce « parapluie » : le héron butor étoilé

Les espèces parapluies sont des espèces dont la protection bénéficie indirectement à toute la faune et la flore environnantes. Elles occupent de vastes territoires aux biotopes variés, ce qui les rend particulièrement sensibles aux menaces environnementales.

Un milieu comme la roselière, offre à de nombreuses espèces un abri pour se dissimuler, une zone de nidification, une zone de nourrissage riche en aliments divers : moustiques, insectes, poissons, batraciens, rongeurs, végétaux...

En mettant en lumière ces espèces par une importante communication, on attire aussi l’attention sur d’autres organismes moins visibles, mais tout aussi dépendants du même écosystème. C’est en ce sens qu’on peut parler d’une espèce « parapluie » pour le héron butor étoilé (Fig.14).

Ces espèces jouent un rôle crucial dans les campagnes de préservation et la communication sur la biodiversité, mais leur protection doit être complétée par des mesures spécifiques pour d’autres espèces qui partagent le même habitat.

Quelles espèces protège-t-on en le protégeant ? D’une manière générale, tous les utilisateurs de la roselière– batraciens, reptiles, poissons, chiroptères... – sont concernés par sa protection.

Les oiseaux sont les plus visibles : lusciniole à moustache, rousserole turdoïde, rousserole effarvate, panure à moustaches, talève sultane (Fig.15), blongios nain, bruant des roseaux, busard des roseaux, locustelle luscinoïde, bouscarle de Cetti et cisticole des joncs…

La situation du héron butor étoilé est significative en France où il fait partie des 45 espèces considérées comme nicheuses rares et menacées qui font l’objet de suivis quantitatifs annuels dans le cadre d’un programme du Ministère en charge de la protection de la nature. En 2000, l’espèce n’est plus présente que dans 13 régions, le littoral méditerranéen concentrant la moitié de la population nationale.

Le programme européen « Life butor étoilé » ayant permis d’identifier les principales menaces, les travaux conduits dans ce cadre ont montré, avec le Plan national de restauration, que la conservation du Butor dépend avant tout de l’état des roselières. Les principales pressions concernent leur destruction ou leur fermeture progressive, une gestion hydraulique défavorable, la dégradation de la qualité de l’eau, l’atterrissement, le dérangement ainsi que la diminution des ressources alimentaires. À ces facteurs liés à l’habitat s’ajoutent la prédation et la vulnérabilité des nichées.

Le Plan national de restauration 2008-2012 s’inscrivait dans une perspective de reconquête à long terme : retrouver, en une quinzaine d’années, un niveau de population comparable à celui des années 1970, soit de l’ordre de 500 mâles chanteurs. Pour les cinq années du plan, l’objectif intermédiaire était notamment de réduire les menaces, d’accroître le nombre de sites favorables et d’obtenir une première progression des effectifs d’environ 50 mâles chanteurs (LPO, 2007).

Le cas de l’étang de Vendres (Fig.16) est instructif avec ses 3 phases d’action.

L’étang de Vendres accueillait une forte quantité de butors étoilés (10 mâles chanteurs), mais dès les années 90, on nota un net déclin de l’espèce.

La Phase diagnostic, première action de terrain, consiste en un état des roselières du territoire sur la base de la connaissance des besoins de l’espèce acquise dans le cadre d’un programme LIFE Butor.

Le Syndicat Mixte pour la Basse Vallée de l’Aude (SMBVA), chargé de la gestion de ces espaces par les départements de l’Aude et de l’Hérault, mit en œuvre un certain nombre d’études et d’actions prenant en compte les enseignements du projet LIFE, conformément au Plan national de restauration du Butor étoilé. Il s’agissait de mettre en place un comité de suivi de l’étang de Vendres et une présence active dans le marais.

La Phase action a supposé, pour répondre à ces besoins de créer l’association « Patrimoine et Nature » avec trois objectifs : soutenir le projet d’acquisition de l’étang de Vendres par le Conservatoire du Littoral et des espaces lacustres ; réunir tous les utilisateurs de l’étang afin de mettre en place un comité de pilotage de la zone humide, propriétaires fonciers, chasseurs, pêcheurs, éleveurs, ASA de Lespignan... ; embaucher une directrice et trois emplois jeunes qui seraient formés au métier d’éco-gardes et chargés des missions suivantes : effectuer des mesures sur la qualité et la salinité de l’eau ; assurer la gestion des échanges eau douce/eau salée en gérant les ouvrages d’art et les canaux de communication avec la mer (vanne du Chichoulet) et avec le fleuve Aude; limiter la prolifération des ragondins par un piégeage efficace ; accompagner et encadrer des groupes (scolaires ou autres) ; surveiller les pratiques humaines néfastes ; suivre les espèces présentes dans la zone humide, installer les ganivelles pour reconstituer le cordon dunaire. C’est dans ce cadre qu’un suivi de la population de butor étoilé fut mis en place en effectuant un comptage nocturne des mâles chanteurs.

Parallèlement, des travaux importants ont été entrepris afin de faire face aux différents besoins des utilisateurs du site en prenant en compte les besoins de la roselière dont on doit enrayer la régression qui semble être à l’origine de la raréfaction des butors étoilés sur l’étang de Vendres : recreusement des canaux ; préservation de la ripisylve ; mise en place d’une vanne au Grau de Vendres afin de régler le niveau d’eau en gérant les échanges eau salée/eau douce, une passe à poissons devant favoriser les migrations des anguilles et civelles ; gestion du ressuyage des eaux d’irrigation des vignes de la basse vallée de Fleury et Lespignan.

La Phase communication des résultats. En 2024, après deux années de sécheresse, les eaux ont été très basses, l’eutrophisation, la mortalité des poissons, l’aggravation des pollutions, la gestion des ouvrages et prises d’eau douce difficile en raison du manque d’eau dans l’Aude et de l’ensablement des roubines, la roselière a sévèrement reculé.

Un héron butor étoilé a été vu, aucun mâle chanteur n’a été entendu en 2024. Ceci ne veut pas dire que le héron butor étoilé a disparu, il a peut-être modifié sa migration vers des sites plus accueillants, assurant à sa descendance la sécurité d’un couvert végétal plus dense et d’une alimentation plus riche.

L’effet du changement climatique sur les routes migratoires est évident, les cigognes, qui n’étaient que de passage, s’arrêtent plus souvent, certaines nichent. Les grues cendrées sont de plus en plus nombreuses, les héronnières sont moins fréquentées, les flamants roses sont plus nombreux, signe que les eaux deviennent plus salées, d’autres espèces disparaissent, c’est le cas de l’anguille qui faisait la richesse de ces lagunes... Tout cela se passe sous nos yeux et, malgré tous les efforts, le butor étoilé ne s’est pas arrêté dans l’étang de Vendres. Pour 2025 et 2026, les données publiques disponibles ne permettent pas, à ce jour, de confirmer le retour du Butor étoilé sur le site. Les résultats détaillés du comptage national réalisé au printemps 2026 restent ici à préciser.

Signe d’espoir, des travaux ont été entrepris en urgence par l’actuel gestionnaire du site Natura 2000 de la basse vallée de l’Aude, la communauté de communes la Domitienne, pour faire monter le niveau de l’étang. Peut-être le butor reviendra-t-il ?

Deux espèces en danger : l’éphippigère des vignes et son prédateur le sphex languedocien

Nous voudrions rendre hommage au grand entomologiste Jean-Henri Fabre qui, dans ses Souvenirs entomologiques, a tant fait pour la cause des insectes, lesquels se situent souvent au bas de la chaîne alimentaire, leur disparition actant fréquemment celle de leurs prédateurs, comme on le voit avec l’éphippigère des vignes (Fig.17) et son prédateur, le sphex languedocien (Palmodes occitanicus ).

L’éphippigère des vignes n’a pas beaucoup d’atouts. C’est une laide sauterelle dodue aux longues pattes maigres, aux très longues antennes. La femelle est dotée d’un spectaculaire organe de ponte l’oviscapte. Très lente, son seul talent semble être le mimétisme. Parmi tous les noms qu’on lui a donnés, Marquet l’a appelé ephippiger biterrensis, c’est dire si cet insecte était fréquent dans le Biterrois, où on l’appelle la pantigue. C’est en fait un vieux compagnon de route. Les éphippigères étaient très nombreux dans les vignes au temps des vendanges, quand on sortait même les dindons pour qu’ils s’en nourrissent. Ils y feraient bien pauvre chère de nos jours.

L’éphippigère des vignes se nourrit principalement de végétaux et peut compléter son régime par de petits invertébrés. Elle fréquente notamment les milieux ouverts et broussailleux, les friches, les haies et les secteurs viticoles. Pour l’heure elle figure sur la liste rouge européenne des espèces menacées. La préoccupation est mineure, c’est une espèce pour laquelle le risque de disparition est faible quand bien même on peut en douter après avoir constaté les dégâts que peuvent faire les pulvérisations de pesticides, défoliants et autres produits chimiques à tous ceux, hommes et bêtes qui, au XXe siècle, ont vécu dans les vignes le temps formidable des produits phytosanitaires triomphants. Rien n’est perdu car le retour récent à des pratiques plus naturelles (cultures biologiques) pourrait lui venir en aide.

Bref, quand l’éphippigère ne meurt pas de mort lente par les différents poisons qui lui sont administrés, de mort violente sous le bec des oiseaux ou la dent du lézard vert, il peut périr à petit feu sous le poignard mortel de son prédateur, le sphex languedocien (Fig.18).

C’est Fabre qui nomme cette espèce le Sphex languedocien. De grande taille, cette guêpe solitaire fouisseuse nourrit sa larve essentiellement avec des éphippigères des vignes. Autant celui-ci est lent et lourd, autant le sphex est rapide et vif. C’est le prédateur par excellence. En témoigne sa technique de chasse :

Fabre raconte les heures passées, immobile sous le soleil de Provence, à essayer d’assister à la chasse du sphex, restant fidèle à sa devise : Observer réellement, ne pas faire consister l’entomologie en des séries d’insectes embrochés. Devise très en avance qui lui valut quelques inimitiés.

Jouissant du soleil sur les feuilles de vigne, le Sphex inspecte les alentours pour découvrir et choisir sa proie, son gibier exclusif est en effet l’éphippigère des vignes. Fabre précise La pièce est opulente, d’autant plus que le Sphex porte ses préférences uniquement sur les femelles, dont le ventre est gonflé d’une somptueuse grappe d’œufs (Fabre, 1879) (Fig.19).

La proie repérée, l’attaque est rapide. Le sphex plante trois coups de poignard au malheureux éphippigère qui, aussitôt, cesse ses ruades et s’affale sur le sol. Il n’est pas mort. Les coups de stylet sont précis : thorax et cou. Ils détruisent les centres nerveux qui commandent la locomotion, l’insecte bouge lentement mais ne représente plus une menace pour le prédateur. Si les gestes désordonnés de l’éphippigère deviennent dangereux ou gênants pour le transport, le sphex va broyer avec une précision chirurgicale la partie du cerveau qui commande ces gestes. Un éphippigère paralysé reste vivant environ trois semaines.

La proie immobilisée, il va falloir la transporter dans un nid si possible creusé à proximité dans le sable, d’un talus ou d’un vieux mur. Contrairement aux autres giboyeurs qui peuvent transporter leurs proies (grillons, mouches...) en vol sur de longues distances, il tire sa capture par les antennes (Fig.20) en s’aidant parfois de ses ailes et la transporte dans son nid, qu’il va creuser à proximité.

Le faix accablant de sa capture impose donc au Sphex languedocien, pour le trajet entier ou à peu près, le charroi pédestre plein de lenteur et de difficultés (Fabre, 1879).

La proie doit rester en vie car le sphex va coller son œuf sur son flanc et, si la proie entrait en putréfaction, la larve serait condamnée (Fig.21). Cette larve va donc consommer l’éphippigère en le laissant en vie. C’est pourquoi il semble préférable de traquer des femelles car, en dévorant les œufs, la larve ne touche aucun centre vital. Fabre semble bien s’être trompé lorsqu’il évoque plusieurs expériences, concluantes à ses yeux : plusieurs femelles acceptées par le prédateur, mâles systématiquement refusés.

Ainsi, comme la démoustication a mis en danger moustiques, chauves-souris, hirondelles et martinets, grenouilles..., les produits phytosanitaires de la vigne menacent deux espèces emblématiques de la région : l’éphippigère des vignes et le sphex languedocien. Des signes encourageants apparaissent maintenant que de nouvelles générations de viticulteurs se tournent vers une agriculture respectueuse de la biodiversité. Grâce à leurs efforts, peut-être reverrons-nous encore des éphippigères dans les vignes. Une étude approfondie semble s’imposer.

La tortue caouanne espèce ayant modifié ses routes migratoires et ses lieux de nidification

La tortue caouanne est une espèce qui, au sein de la Méditerranée, a modifié ses routes migratoires et ses lieux de ponte tant et si bien qu’on la retrouve de plus en plus sur les côtes languedociennes et roussillonnaises, ce qui nécessite la mise en œuvre de mesures de protection renforcées.

La tortue caouanne, qui porte le nom scientifique de caretta caretta1 (Fig.22), est, selon l’Inventaire National du Patrimoine Naturel, une espèce protégée ayant le statut de vulnérable (VU) sur la liste rouge mondiale des espèces menacées selon les critères de l’UICN.

Il s’agit d’une des plus grosses espèces de tortues marines qui, à l’âge adulte, pèse de 100 à 200 kg quand sa carapace mesure environ un mètre.

C’est une espèce migratrice qui suit les courants marins pour trouver ses lieux d’alimentation, de reproduction et de ponte. Omnivore et opportuniste, elle se nourrit de mollusques, petits crustacés, petits poissons, algues... et joue aussi un rôle important dans la régulation des populations de méduses.

Elle atteint sa maturité sexuelle tardivement, en moyenne à 20 ans. Les pontes – d’environ 100 œufs – interviennent sur les plages sableuses le plus fréquemment (Fig.23), de juin à août, et nécessitent un temps d’incubation d’une soixantaine de jours à une température autour de 25°C. Le taux de survie des tortillons (Fig.24) jusqu’à l’âge adulte est très faible. Il varie de 1/100 à 1/1000. La longévité de cette espèce, estimée à plus de 30 ans, peut atteindre jusqu’à 62 ans.

L’évolution récente de la présence des tortues caouannes sur les côtes françaises

La tortue caouanne, animal ectotherme dont la température corporelle est la même que celle du milieu extérieur, ne supporte pas une température ambiante inférieure à 13°C, l’incubation de ses œufs n’étant possible que si elle se maintient durant un minimum de 60 jours à 25° au moins.

Si ces tortues ont peuplé les océans depuis environ 40 millions d’années en surmontant plusieurs crises climatologiques, elles sont présentes en Méditerranée depuis seulement quelques milliers d’années. En effet, ce n’est qu’avec la stabilisation des températures aux niveaux actuels que les tortues caouannes de l’Atlantique, qui s’étaient maintenues dans des zones plus chaudes durant la glaciation, ont pu, via le détroit de Gibraltar, coloniser la Méditerranée.

Aujourd’hui, seules les tortues caouannes et les tortues vertes se reproduisent en Méditerranée, essentiellement dans la partie orientale.

Fait nouveau, ces dernières années, les observations d’individus de taille adulte, quasi inexistantes avant 2000, deviennent plus fréquentes et des accouplements et des tortues gravides sont signalés bien au-delà des secteurs historiques du bassin oriental, notamment en Espagne, en Italie et sur le littoral méditerranéen français (MNHN, 2023).

En outre, des pontes de tortues caouannes, autrefois essentiellement localisées dans le bassin oriental de la Méditerranée (en Libye, Turquie, Égypte, Grèce...), sont aussi observées à l’ouest du bassin, le long des côtes espagnoles, en Catalogne et en France métropolitaine, Corse, Var et Occitanie.

Voici l’évolution des pontes observées sur les côtes méditerranéennes françaises :

  • 2002 : 1ère ponte en Corse
  • 2006 : 1ère ponte en France hexagonale
  • 2016-2021 : une ponte tous les 2 ans surtout en Corse et dans le Var
  • 2018 : 1ère ponte dans l’Hérault à Villeneuve les Maguelone – 60 tortillons
  • 2022 : ponte exceptionnelle dans l’Hérault à Valras-Plage – 95 tortillons
  • 2023 : 15 pontes dont 2 dans l’Hérault (Marseillan et Sète)
  • 2024 : 8 pontes en France hexagonale dont 2 en Occitanie (Narbonne-Plage et Saint Cyprien), 2 pontes en Corse.

Cette succession d’événements indique donc une extension récente de l’activité de nidification vers l’ouest et le nord de la Méditerranée. Le record enregistré en 2023 s’inscrit dans une tendance observée depuis le début des années 2000, sans qu’il soit possible de réduire ce phénomène à une seule cause (MNHN, 2023).

Dans certains cas, c’est l’émergence des nouveau-nés qui a révélé la présence d’une ponte. Il faut donc rester très attentifs, autant aux traces de ponte qu’aux éventuelles émergences de tortillons.

Dans l’Hérault, plusieurs pontes ont été recensées au cours des dernières années. Pour le secteur de Vendres, l’épisode le plus marquant reste celui de Valras-Plage en 2022, à quelques centaines de mètres du littoral vendrois : après 51 jours d’incubation, 95 tortillons ont émergé du nid. Cet événement a fortement contribué à sensibiliser les acteurs locaux aux nouvelles exigences de surveillance et de protection des plages.

Par ailleurs, plusieurs événements observés à proximité confirment la nécessité de renforcer la protection de l’espèce et la sensibilisation du grand public :

  • le 1er novembre 2022, une tortue s’est échouée à Vendres-Plage,
  • en 2024, une nouvelle ponte a été observée à Narbonne-Plage,
  • dans la nuit du 23 au 24 juin 2026, une Tortue caouanne a pondu sur une plage du Barcarès (Pyrénées-Orientales), première ponte en Occitanie pour 2026,
  • en juillet 2026, une Tortue caouanne est sortie de l’eau à Villeneuve-lès-Maguelone (Hérault), sans parvenir à pondre. Le dérangement lié à la présence humaine sur la plage a été évoqué comme un facteur susceptible d’avoir interrompu la tentative de ponte,
  • le 21 août 2026, plus de 80 bébés tortillons sont nés au Barcarès (Pyrénées-Orientales ).

Ces observations récentes soulignent l’importance de préserver la tranquillité des secteurs de nidification potentiels, notamment pendant la période estivale, et de poursuivre les actions d’information du public.

Comment expliquer l’augmentation des pontes en Méditerranée française au cours de la dernière décennie ?

Les données disponibles suggèrent l’action conjointe de plusieurs facteurs. Cette évolution est probablement la conséquence de l’augmentation des effectifs en Méditerranée, attestée par l’Office Français de la Biodiversité et des efforts de conservation réalisés surtout depuis quelques années, notamment avec le développement des Aires marines protégées. Le réchauffement des eaux et des plages modifie les conditions favorables à la reproduction et contribue à déplacer les nidifications vers l’Ouest jusque sur les plages d’Occitanie.

C’est donc sur ces côtes, la température influençant le sexe des jeunes que les conditions (autour de 25°C l’été) sont les plus favorables à la production de mâles alors que les températures plus élevées (supérieures à 28°C) du bassin oriental favorisent la production de femelles.(MNHN 2023).

Dans le contexte actuel de réchauffement, l’extension géographique des pontes pourrait contribuer à maintenir une diversité de conditions d’incubation et donc à limiter un déséquilibre trop marqué du sex-ratio.

Faut-il y voir l’illustration du potentiel adaptatif des tortues marines ?

Une cohabitation à construire entre l’homme et la tortue caouanne

Les tortues marines sont protégées en France depuis 1991 et l’Arrêté du 10 novembre 2022 interdit notamment la perturbation de leurs habitats de reproduction.

Or, en mer comme sur terre, les menaces sont multiples, pollution plastique, captures accidentelles, surfréquentation touristique, activités nautiques, machines de nettoyage des plages, éclairage urbain pouvant désorienter les tortillons...

Sur les plages, notamment en cas de ponte, une conciliation est nécessaire entre activités humaines et présence d’une espèce protégée. Aussi, les coordinateurs et correspondants du Réseau Tortues Marines de Méditerranée Française (RTMMF) sont sur le terrain avec l’appui du Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN) pour dialoguer avec les municipalités et les usagers du littoral et trouver, au cas par cas, des solutions qui permettent aux nids de tortues caouannes d’incuber et d’éclore dans de bonnes conditions (délimitation d’un secteur de protection, arrêt temporaire du nettoyage motorisé de plages, arrêt des éclairages ou pose de caches...),(MNHN 2023).

Pour exemple, lors de la ponte en 2022 à Valras-Plage, il y a eu mise en place d’une protection par des barrières d’une surface de 40 m² de sable autour du nid et d’une surveillance de la zone, jour et nuit, par des bénévoles, jumelées à une vidéo-surveillance. Un un autre enjeu a consisté à informer et sensibiliser la population locale et les touristes, car pouvoir repérer les traces permet de protéger les nids.

Les tortues marines étant des espèces protégées en France, le grand public n’est pas autorisé à les manipuler, charge désormais dévolue à des agents référents qui ont effectué la formation « carte verte » du MNHN, seuls habilités pour toute intervention en coordination avec le RTMMF.

Au port du Chichoulet à Vendres, un congélateur dédié à recevoir, le cas échéant, les dépouilles de tortues échouées, permettra d’effectuer des autopsies à des fins de connaissance scientifique (détermination des causes des décès...).

De plus, pour ce qui est de la sauvegarde des tortues marines, un acteur de proximité a un rôle essentiel, le Centre d’Étude et de Sauvegarde des Tortues Marines de Méditerranée, installé à la Grande Motte, qui a soigné 450 tortues en une vingtaine d’années. Il participe à la mise en œuvre du programme européen Life Turtle Nest (2023-2028), qui vise à protéger les habitats de nidification de la tortue caouanne face aux menaces liées au changement climatique et aux activités humaines.

Perspectives

Sur le littoral de Vendres et Fleury, les agents de La Domitienne, qui exercent aussi les fonctions de garde du littoral, poursuivent leurs actions de sensibilisation et d’information du grand public comme en témoignent les panneaux installés sur les plages (Fig.25) qui préconisent l’attitude à adopter en cas d’observations de traces, de tortillons, de pontes.

La continuité de la protection des tortues marines est notamment assurée pour le littoral biterrois (Valras, Sérignan, Portiragnes) par l’Association Sauvegarde Hérault Littoral qui assure des prospections hebdomadaires à pied et par drone.

La prolifération d’une espèce exotique envahissante : le crabe bleu

Origine et comportement de ce crustacé

Originaire des côtes atlantiques américaines, le crabe bleu, Callinectes sapidus, n’est pas une espèce endémique de nos écosystèmes mais une Espèce Exotique Envahissante (EEE). Or, ces espèces constituent l’une des cinq causes d’érosion de la biodiversité dans le monde, avec la disparition des milieux et des habitats naturels, le changement climatique, la surexploitation des ressources et les pollutions.

L’introduction du crabe bleu serait due aux transports maritimes, plus précisément par les larves de crabe présentes dans les eaux des porte-conteneurs, conséquence des échanges mondialisés dont la Méditerranée concentre chaque année près de 25 % des flux.

Pouvant atteindre quelque 20 cm pour environ 500g.(Fig.26), l’exceptionnelle capacité reproductive du crabe bleu impacte lourdement les lagunes méditerranéennes. L’échelle de ses possibilités de reproduction (jusqu’à 2 millions d’œufs pour une femelle mature) lui permet de coloniser rapidement les lagunes, ne laissant plus de place aux autres espèces et menaçant la biodiversité locale au risque d’impacter l’ensemble de la chaîne trophique, les autres espèces se voyant privées de leurs ressources alimentaires.

Carnassier omnivore à l’âge adulte, il se nourrit de petits poissons, crustacés, mollusques, algues, voire de déchets organiques. Ce régime alimentaire varié lui permet de s’adapter à de nombreux milieux au 
détriment des espèces locales, d’autant qu’il est tolérant à la pollution, aux variations de sel (2 à 50g/l) et de température (2 à 37°C).

Par ailleurs, cette espèce agressive et destructrice qui impacte les activités humaines en détruisant les filets et en réduisant les prises d’espèces commerciales (anguilles, mulets, daurades, moules, huîtres), est devenue depuis quelques années la hantise des pêcheurs. En témoigne, en un véritable cri d’alarme avec la résille déchiquetée d’un filet (Fig.27), l’unique pêcheur professionnel vendrois, Philippe Loriente : …une myriade de petits trous... permet aux anguilles de s’échapper, en dépit des réparations de fortune... C’est la fin de mon activité si on ne trouve pas une solution 

En effet, sur les côtes méditerranéennes, le crabe bleu représente désormais un double défi :

  • défi écologique, compétition et prédation sur de nombreuses espèces des lagunes ;
  • défi économique, détérioration des filets de pêche et impact sur la ressource en poissons et coquillages.

Évolution de cette espèce invasive sur les côtes méditerranéennes

Le crabe bleu, observé en Méditerranée orientale depuis les années 1950, est resté discret pendant plusieurs décennies. C’est seulement depuis 2017, en particulier dans le delta de l’Èbre (Espagne), que sa présence est devenue problématique pour la pêche et la biodiversité, sa prolifération vers les côtes françaises s’étant poursuivie en Corse, en Provence-Alpes-Côte d’Azur et en Occitanie, où on le retrouve en milieu lagunaire et côtier.

Ainsi en Roussillon, sur l’étang de Canet où n’avaient été observés en 2017 que quelques individus, 14 tonnes ont été pêchées en 2022, progression exponentielle en seulement 5 ans.

Pour la même période dans l’étang de Vendres, l’augmentation est spectaculaire : les captures sont passées de moins de 20 individus entre 2020 et 2022 à 135 en 2023, puis à 926 en 2024. En un an, elles ont ainsi été multipliées par près de sept (+586 %), l’année 2024 représentant à elle seule environ 86 % des captures recensées, soit par rapport à la période 2020-2022, une hausse de plus de 4500%.

Après la forte progression observée en 2024, avec 926 captures, les données disponibles pour 2025 indiquent un recul apparent sur l’étang de Vendres, avec environ 250 individus déclarés par les pêcheurs sentinelles entre janvier et octobre. Cette diminution doit toutefois être interprétée avec prudence, les variations de l’effort de pêche et les périodes de fermeture de la pêche à l’anguille ne permettant pas un suivi continu de la population quoi qu’il en soit l’accroissement est net par rapport à 2020-2022 et même 2023.

Si à Vendres l’évolution n’atteint pas les niveaux enregistrés à Canet, elle n’en reste pas moins très inquiétante.

Cette invasion semble résulter d’un ensemble de facteurs, changement climatique, état écologique dégradé de certains milieux (le crabe bleu est inféodé aux eaux saumâtres), et absence de prédateurs. 

Face à cette expansion, l’Occitanie a mis en place un plan d’action régional associant suivi des populations, amélioration des connaissances, expérimentation d’engins de capture et coordination avec les professionnels de la pêche (DREAL Occitanie ; Pôle-relais lagunes méditerranéennes).

Quelles mesures de lutte face à une telle invasion ?

Les réponses apportées à l’invasion varient selon les territoires. La pêche ciblée constitue l’un des moyens employés pour retirer des individus des lagunes et limiter localement leur abondance. Dans plusieurs pays, les captures sont également valorisées pour l’alimentation humaine ou, plus ponctuellement, pour d’autres usages. Cette valorisation peut contribuer à compenser une partie des coûts supportés par les pêcheurs, mais elle doit rester compatible avec l’objectif de lutte afin de ne pas créer une dépendance économique encourageant le maintien durable de l’espèce invasive qui bénéficie même d’un festival aux Etats-Unis (Basilico & Garrido, 2025).

En France, plusieurs points de vue divergent quant à l’opportunité de créer une filière de consommation du crabe bleu.

Pour ce qui est des perspectives, les différents projets régionaux se poursuivent : bancarisation des données d’observation, amélioration des connaissances sur la reproduction de l’espèce, afin de bloquer au moment le plus opportun le retour des larves dans les lagunes après la ponte en mer des femelles, acquisition de matériel, test de nasses et d’appâts, des compensations financières étant à envisager pour les pêcheurs sinistrés...

Si la perspective n’est pas réjouissante à Canet en Roussillon où l’invasion du crabe bleu semble marquer le pas, pour l’étang de Vendres la lutte reste également d’actualité. Comme Canet, il fait aussi partie des lagunes suivies dans le cadre du programme régional “Sentinelles du Crabe bleu” 2026-2027, dispositif qui associe pêcheurs professionnels, scientifiques et gestionnaires afin de suivre l’évolution de l’espèce et, lorsque cela est nécessaire, de mettre en œuvre des opérations de pêche ciblées.

Conclusion

Si évoquer la Méditerranée c’est le plus souvent retracer l’histoire extraordinaire de grandes civilisations c’est aussi regarder en face son avenir, plus incertain que jamais. Les pressions diverses liées à son exploitation, aux pollutions, au réchauffement climatique, à la prolifération d’espèces invasives sont autant de menaces sur sa biodiversité. Abritant environ 10 % des espèces répertoriées mondialement sur 1 % de la surface globale des océans et incluant un grand nombre d’espèces endémiques, continentales et marines, le Bassin méditerranéen constitue l’un des plus remarquables « hotspots » de biodiversité de la planète dont la richesse ne doit pas occulter la fragilité aujourd’hui à la croisée des chemins.

Refusant tout catastrophisme, pour assurer la protection des milieux de transition comme les lagunes et les zones humides, il est urgent d’inventer un modèle de développement résilient et durable qui repense nos façons de consommer, de produire, de travailler et de vivre ensemble, en phase avec la démarche positive de Robert Calcagno, directeur général de l’Institut océanographique de Monaco qui proposait en 2025, en présentant l’exposition « Méditerranée 2050 », d’emprunter un nouveau chemin, celui de l’utopie…ouvrir grand les portes devant le champ des possibles, construire un nouveau récit collectif, s’autoriser à contrarier ce que l’on dit hors de portée .

Bibliographie

  • L. Basilico, M. Garrido, Invasion du crabe bleu en Méditerranée : pour une gestion coordonnée sur le littoral français. 3ème conférence interrégionale sur le crabe bleu. OEC / Pôle-relais lagunes méditerranéennes, mars 2025.
  • Lucien Chopart, Orthoptéroïdes. Faune de France, 56, Paris, 1951.
  • F. Bensettiti, V. Gaudillat (coord.), « Cahiers d’habitats » Natura 2000. Connaissance et gestion des habitats et des espèces d’intérêt communautaire, 7 – Espèces animales. La Documentation française, Paris, 2002, 353 p.
  • Comité de pilotage du site Natura 2000 « Basse plaine de l’Aude », Communauté de Communes La Domitienne (FR9101435 et FR9110108). Réunion du 6 février 2025.
  • Jean-Henri Fabre, Souvenirs entomologiques. Etudes sur l’instinct et les mœurs des insectes, I, Paris, Delagrave, 1879.
  • Benjamin Legros et al., Caractérisation des relations Espèce-Habitat naturel gestion de l’information. Guide méthodologique, Muséum National d’Histoire Naturelle, Paris, 2016, 38 p.
  • Guillaume Marchessaux, V. Gjoni, G. Sarà, Environmental drivers of size-based population structure, sexual maturity and fecundity: A study of the invasive blue crab Callinectes sapidus (Rathbun, 1896) in the Mediterranean Sea.PLoS ONE, 18(8), e0289611. DOI : 10.1371/journal.pone.0289611, 2023.
  • Plan national de restauration du Butor étoilé 2008-2012 – LPO 2007.
  • Jean Sériot et les coordinateurs espèces, « Les oiseaux nicheurs rares et menacés en France en 1999 », Ornithos, 8-4, 2001, pp. 121-135.
  • Agence Régionale de la biodiversité du Centre-Val de Loire « Les espèces invasives, source d’effondrement de la biodiversité ».
  • Muséum National d’Histoire Naturelle, Actualité en ligne« Record de ponte des tortues caouannes en Méditerranée française », 20/09/2023.
  • Carte situant la basse Plaine de l'Aude.
    Fig.1 - Situation de la Basse plaine de l’Aude. Source : de synthèse du site Natura 2000 -www.aude.gouv.fr
  • Illustration de la ria de Vendres
    Fig.2 - La ria de Vendres
  • Image indiquant l'emplacement des 3 étangs de la Basse Plaine de l'Aude
    Fig.3 - Les 3 étangs de la « Basse plaine de l’Aude. Source : Communauté de Communes de la Domitienne.
  • Photos d'une aigrette garzette et d'un gravelot à collier interrompu.
    Fig.4 - Aigrette garzette et gravelot à collier interrompu (photos : Hobbyfotowiki, CC0, via Wikimedia Commons et Original Hobbyfotowiki, this edit MPF, CC0, via Wikimedia Commons)
  • Photos du Grand rhinolophe et Murin à oreilles échancrées.
    Fig.5 - Grand rhinolophe et Murin à oreilles échancrées. (photos : Rhinolophusferrumequinum, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons et (Source : Bj.schoenmakers, CC0, via Wikimedia Commons)
  • Photo Pelobate cultripède (crapaud tacheté) et Rainette méridionale.
    Fig.6 - Pelobate cultripède (crapaud tacheté) et Rainette méridionale. (photo : Patrimoine et Nature)
  • Photo de dune de plage avec oyas et gavinelles
    Fig.7 - Les oyats et gavinelles fixent le sable éolien et forment la dune (photo : Patrimoine et Nature)
  • Photo de la la Sansouïre à Vendres
    Fig.8 - la Sansouïre (photo : Patrimoine et Nature)
  • Photo du grau de Vendres qui est le point de jonction de l’étang avec la mer
    Fig.9 - Le Grau de Vendres point de jonction de l’étang avec la mer (photo : Patrimoine et Nature)
  • Photo de civelles, alevins de l'anguille
    Fig.10 - Les civelles sont les alevins de l’anguille (photo by Uwe Kils, Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0).
  • Photo de la zone humide de l'étang de Vendres
    Fig.11 - la zone humide (photo : Patrimoine et Nature).
  • Photo du héron cendré
    Fig.12 - Le Héron cendré (photo : Alexis Lours, CC BY 4.0 , via Wikimedia Commons)
  • Photo de La grande maïre à Vendres
    Fig.13 - La grande maïre, un habitat favorable à la pie grièche à poitrine rose (photo : Patrimoine et Nature).
  • Photo du héron butor étoilé dans l'étang
    Fig.14 - Le héron butor étoilé (photo : Marek Szczepanek, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons).
  • Photo de la talève dans sa roselière.
    Fig.15 - Talève sultane dans la roselière (photo : Andreas Trepte / www.avi-fauna.info).
  • Photo de la roselière de l'étang de Vendres en 1980
    Fig.16 - Evolution de la roselière depuis 1980 (photo : Patrimoine et Nature).
  • Éphippigère femelle et éphippigère mâle
    Fig.17 - Éphippigère femelle et éphippigère mâle (photos : Gilles San Martin from Namur, Belgium, CC BY-SA 2.0 , via Wikimedia Commons et © Jean-Pierre Malafosse - Parc national des Cévennes )
  • Photo du sphex languedocienne butinant
    Fig.18 - Le sphex languedocien butine aussi (photo : Roman, CC BY 4.0 , via Wikimedia Commons)
  • Photo d'un sphex languedocien attaquant un mâle éphippigère
    Fig.19 - Le sphex attaque aussi les mâles (photo : Simon, CC BY 4.0 , via Wikimedia Commons)
  • Photo d'un sphex tire par les antennes un éphippigère mâle dans son terrier
    Fig.20 - Le sphex tire par les antennes un éphippigère mâle dans son terrier (photo : Simon, CC BY 4.0 , via Wikimedia Commons)
  • Photo de la larve du sphex vampirise un éphippigère femelle
    Fig.21 - La larve du sphex vampirise un éphippigère femelle sans le tuer (photo : Simon, CC BY 4.0 , via Wikimedia Commons)
  • photo d'une tortue caouane nageant
    Fig.22 - Tortue caouane (Caretta caretta) (photo : Strobilomyces, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons)
  • photo de ponte d’une tortue caouanne découverte dans le sable.
    Fig.23 - Ponte d’une tortue caouanne dans le sable. (photo : Dawsey Sarah, U.S. Fish and Wildlife Service, Public domain, via Wikimedia Commons)
  • photos de tortillons caouanes sur le sable
    Fig.24 - Tortillons caouanes (Caretta caretta) (photos : Loggerhead sea turtle hatchlings, USFWS, Public Domain, https://www.fws.gov/media/loggerhead-sea-turtle-hatchlings et Jean-Lou Justine, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons)
  • Image du code de bonne conduite pour la tortue caouane
    Fig.25 - Prescriptions du code de bonne conduite
  • Photo d'un crabe bleu comparant sa grande taille à un crabe local
    Fig.26 - Le crabe bleu imposant (photos : Philippe Loriente, pêcheur professionnel vendrois.)
  • photo de beaucoup de crabes bleus pêchés et d'un filet endommagé
    Fig.27 - Pêche massive de crabes bleus et filet endommagé (photos : Philippe Loriente, pêcheur professionnel vendrois).
  • Guy Diaz, Bernard Sola, Jean-Claude Crespo, Patrimoine et Nature

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